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24/12/2018 11h:13 CET | Actualisé 24/12/2018 11h:13 CET

[+212] Patriotes en Mercedes

"Mon père est français, ma mère franco-marocaine, j’ai grandi à Casablanca. A cause de cela peut-être, je n’ai jamais aimé les drapeaux."

NatanaelGinting via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

ABU DHABI - Été 2011, Rabat. Un master d’économie en poche, je présente mon mémoire sur les contrats commerciaux dans l’industrie marocaine lors d’une conférence. C’est ma toute première fois et je suis aujourd’hui encore extrêmement flatté que l’on m’ait fait confiance alors que j’avais à peine 22 ans. A la fin de ma présentation, un homme m’approche. Il m’explique qu’il vient de fonder un think-tank et qu’il cherche des jeunes marocains talentueux pour l’animer: faire de la recherche, écrire des rapports. Je jubile. L’homme et son organisation sont de gauche. Moi aussi. En me faisant cette offre, il me dit en somme je suis, moi aussi, l’un de ces “jeunes marocains talentueux” et que la gauche a besoin de moi. Ma joie est de courte durée: je lui demande combien je serai payé, et son regard s’assombrit. Il bafouille que son organisation a un petit budget, et que, sommes toutes, en rejoignant son organisation, je travaille pour mon pays. La plus belle des rémunérations, non? Je lui demande poliment sa carte, lui promets de le contacter, et le vois s’éloigner au volant d’une Mercedes.

Je ne l’ai jamais rappelé. Pour être franc, la conversation m’avait mis hors de moi. Je voyais le traquenard arriver à mille kilomètres. Le jeune Marocain talentueux allait se tuer à la tache pour noircir du papier afin que Monsieur aille se faire mousser dans des cocktails en expliquant comment son organisation contribue au Maroc de demain. Pour lui, la Mercedes et la gloire. Pour moi, travail acharné et factures impayées. Belle idée de la gauche.

Ce qui m’a le plus horripilé dans cette histoire, c’est son affreux prétexte: “tu travailles pour ton pays”.

Mais ce qui m’a le plus horripilé dans cette histoire, c’est son affreux prétexte: “tu travailles pour ton pays”. “Et alors?”, avais-je envie de lui répondre. Pour lui, c’était l’argument suprême, celui qui justifie tous les sacrifices. Pour moi, il drapait sa mesquinerie d’une idée qui m’a toujours rebutée, l’idée que je devais faire quelque chose pour mon pays.

Je suis binational. Mon père est français, ma mère franco-marocaine, j’ai grandi à Casablanca. A cause de cela peut-être, je n’ai jamais aimé les drapeaux. Le drapeau n’est pas prêteur, c’est là son moindre défaut. Souvent il exige. Parfois même la vie. Rarement il donne. Aux siens de temps en temps, mais jamais sans qu’on ne lui force la main. Demandez à ceux qui sont morts pour pouvoir se mettre en grève. Aux autres presque jamais. Demandez aux passagers de l’Aquarius.

Je n’aime donc pas les drapeaux, mais prenons ce monsieur au sérieux. Parce que je suis né à Casablanca, j’aurais donc l’obligation d’aider n’importe quel homo sapiens né quelque-part entre Tanger et Lagouira? Et ce, aux dépens de ma personne? Admettons. Mais alors je devrais, au même titre, aider le sapiens né entre Lille et Perpignan. J’ai aussi posé mes valises à Londres, à New York, et maintenant à Abu Dhabi. Il y a dans ces villes tant de drapeaux que l’on ne reconnait souvent pas les miens. Mais alors, ai-je une obligation envers ces Anglais, Américains, Émiratis qui m’ont accueilli? Ça commence à me créer beaucoup d’obligations tout ça. D’autant plus que tout ce beau monde n’est souvent pas d’accord. Vous vous rappelez peut-être la circulaire Guéant qui rendait plus difficile aux Marocains (entre autres) l’accès au marché du travail français. Je devais aider qui? Ces Marocains qui avaient envie de rester un peu plus dans le pays où ils avaient fait leurs études, ou ces Français qui voulaient garder leurs emplois? Compliqué de vous prendre au sérieux, cher monsieur.

J’ai dit que je n’aimais pas les drapeaux. J’ai un peu exagéré. Il y en a trois que j’aime bien. L’un est rouge, l’autre est noir, le troisième est bleu avec de petites étoiles. Je ne suis ni communiste, ni anarchiste (encore moins abbasside), ni vraiment européen. Ce qui me plait dans ces drapeaux, c’est qu’ils représentent une idée plutôt qu’un territoire. Plus d’Etat pour les anarchistes, un Etat plus généreux pour les communistes, et un Etat qui en engloberait plein d’autres pour les Européens. Pour se réclamer de ces drapeaux, il faut croire plutôt qu’être (sauf pour l’Europe, à mon grand désarroi). J’aime ces drapeaux parce qu’ils me disent que c’est à partir d’idées qu’il faut décider qui aider et qui ne pas aider.

En 2016, j’ai trouvé une manière d’aider qui correspond à mes idées. J’ai rejoint Tafra, une association à but non-lucratif basée à Rabat. Ensemble, on œuvre à renforcer l’Etat de droit au Maroc. On collecte des données politiques et on distribue de la connaissance scientifique sur la politique. Comme beaucoup dans la société civile marocaine, je n’ai pas de Mercedes et je travaille gratuitement pour défendre des idées. Aurais-je finalement cédé aux sirènes de Monsieur? Non. Nous sommes une association à but non-lucratif. A ce titre, ceux qui prennent des décisions (moi entre autres) ne sont pas payés. Si c’était le cas, vous pourriez me reprocher que ma dernière décision a été prise pour augmenter mon salaire. Par contre, ceux qui implémentent ces décisions (notre chère équipe) le sont, parce que toute peine mérite salaire. Rien à voir avec ce que me proposait ce monsieur. En faisant ce travail, j’aide les Marocains. Pourquoi eux ? Vous pourriez me dire que nos frères d’Algérie ont beaucoup plus besoin d’Etat de droit, eux qui vivent sous la coupe du même dictateur depuis bientôt 20 ans. Oui, mais les Algériens, je ne les connais pas bien. Alors parmi tous ceux qui ont besoin d’aide, je préfère aider ceux que je pourrai aider le plus efficacement, mais aussi ceux que je connais bien et que j’aime de tout mon cœur. Avec cette position, je concilie mes idées et une action efficace, qui bénéficie à ceux que j’aime le plus sans nuire à ceux que je connais moins. Et ce que je fais, est-ce que c’est bien? Les seuls juges de cela, ce sont ma conscience, mon Dieu, et tous les Hommes, mais certainement pas mon drapeau.

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