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01/02/2019 17h:28 CET | Actualisé 01/02/2019 17h:28 CET

[+212] Oui, je suis marocaine et je pense en français

"Il y a une hiérarchie non assumée et toxique des langues dans la tête des Marocains, qui découle d’une grande hypocrisie".

damircudic via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS – Il y a quelques semaines, j’ai eu l’immense honneur d’être consacrée championne de France de Débat, et je suis donc devenue la première femme marocaine à remporter le titre. C’est notamment grâce à ce sacre que l’on m’a contactée pour contribuer à la rubrique +212 en m’interrogeant sur mon rapport à la langue française, pour mon plus grand plaisir!

Depuis mon entrée à l’université Paris X (Nanterre) en 2016, je travaille au sein de la Fédération Francophone de Débat, qui œuvre à la promotion de l’art oratoire et du débat francophone dans le monde. Il n’est donc pas étonnant de savoir que la francophonie occupe une grande place dans ma vie, et ce depuis mon plus jeune âge. Depuis que je vis à Paris, j’ai souvent dû faire face à la stupéfaction des gens me notifiant: “Tu viens du Maroc mais tu parles bien français!” ou encore ”Ça va tu n’as pas d’accent de blédard, on dirait que tu es marseillaise”, la plupart n’ayant jamais posé les pieds au Maroc. Avec le temps, je me suis accoutumée aux remarques de ce genre en rejetant la faute sur l’ignorance de la différence.

J’ai fréquenté les bancs de l’école française toute ma vie, je réfléchis et exprime mes idées en français, comme on me l’a appris à l’école. Mais j’ai grandi en assimilant malgré moi l’idée selon laquelle un “vrai” Marocain devait être arabisant. Idée complètement fausse, qui tire son origine d’un certain complexe vis-à-vis de la langue française, que l’on cherche désespérément à refouler. Personne ne peut prouver aujourd’hui que j’ai moins de légitimité à me proclamer Marocaine, que tout autre citoyen marocain arabophone.

Il est très courant, au Maroc, de penser que le français est la langue officielle de l’élite du pays, comme si c’était un signe distinctif. Cette élite se délasse plaisamment sur les épaules du français, qu’elle s’approprie jalousement pour ensuite se précipiter sur le réseau d’établissements français, le plus développé au monde, et sur les nombreuses écoles privées en langue française. De telle manière, parler français est devenu à la fois synonyme de snobisme et de réussite sociale.

Il y a une hiérarchie non assumée et toxique des langues dans la tête des Marocains, qui découle d’une grande hypocrisie: ils valorisent la langue française et souhaitent la maîtriser pour accéder au marché du travail, mais qualifient ses adeptes de condescendants et ne veulent parler que la darija dans la vie de tous les jours… “Ce n’est pas notre destin que de continuer à utiliser le français.” En 2015, Abdelilah Benkirane, du Parti de la justice et du développement, ancien chef du gouvernement marocain, promettait d’en finir avec le français et couronner la politique d’arabisation entamée à l’indépendance.

Ainsi, pour certains, il y a cette volonté de rejeter la langue de Molière, parce que la pratique aussi courante de cette dernière fait écho à l’époque du protectorat, pour d’autres, c’est un moyen moderne de coloniser les esprits. La réalité est évidente et sous nos yeux, la francophonie fait partie intégrante du Maroc et s’est inscrite dans son histoire.

Soixante ans après l’indépendance, le français fait toujours résistance, sur les panneaux de signalisation, dans les kiosques à journaux, à l’université, sur les enseignes publicitaires, au sein des entreprises, à la télévision et trouve même sa place dans le dialecte marocain.

Parler différentes langues dans un pays est vecteur de richesse culturelle et d’ouverture sur le monde. En l’espèce, parler français est une ouverture sur l’Europe et sur l’Afrique francophone pour le Maroc. C’est proprement pour la reconnaissance d’une identité plurielle que les francophones marocains doivent se positionner en défenseurs du français.

Le français n’est pas qu’une simple langue étrangère et fait partie de l’identité de multiples Marocains. Cette belle langue véhicule une culture et une conceptualisation de la vie et du monde qui ont façonné les esprits de nombreux d’entre nous.

Il est grand temps d’assumer qui nous sommes.

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