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18/01/2019 13h:42 CET | Actualisé 18/01/2019 13h:42 CET

[+212] Mon droit à une identité multiple

"Étant libano-marocaine, mes amis m’ont souvent demandé si je me sentais plus libanaise ou marocaine."

NurPhoto via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Je suis devenue française à 54 ans, résultat d’un besoin permanent d’affirmer un droit, mon droit à des appartenances multiples. Après tout, pourquoi doit-on forcément opposer une appartenance à une autre? N’a-t-on pas le droit d’être riche d’identités multiples ou plutôt d’avoir une identité multiple? 

Cette question me taraude depuis toute petite. Étant libano-marocaine, mes amis m’ont souvent demandé si je me sentais plus libanaise ou marocaine. Et je répondais toujours: “Mais je me sens libanaise et marocaine!” Je ne comprenais pas vraiment la question. C’est comme si l’on me demandait qui de mon père ou ma mère j’aimais le plus? Mes parents étaient assez différents dans leur manière de voir les choses, mais aussi assez complémentaires dans leur éducation. Ma mère très attachée aux valeurs inculquées dans la société marocaine faisait en sorte de nous les transmettre. Avec mon père, c’était toujours un voyage vers d’autres cultures, lui-même passionné par la culture arabe et la culture française, des débats passionnés sur un tas de sujets même ceux qui sont “d’habitude” tabou dans notre société, comme la religion. C’est cet ensemble qui a probablement forgé ma curiosité vis-à-vis d’autres lieux, d’autres cultures et nourri mon envie de m’enrichir de tout ce “plus” qui vient d’ailleurs.

Avec le temps, je me suis rendue compte que cette question d’identité était source de conflit intérieur chez beaucoup de gens. Et pourtant, moi, elle ne m’a jamais posé de problème existentiel. C’était un fait, tout simplement. Je suis née au Maroc, d’un père libanais qui a posé ses valises à Tanger juste après l’indépendance du Maroc après quelques années passées en Côte d’Ivoire et d’une mère marocaine. Ils se sont rencontrés, mariés et installés à Rabat. Depuis toujours je me suis sentie libano-marocaine et pourtant je n’ai été naturalisée marocaine que 12 ans après ma naissance. C’est intéressant de voir qu’enfant, on n’associe pas forcément sa “nationalité” avec l’acte juridique et administratif et c’est probablement ce qui explique ce besoin et cette facilité de revendiquer plusieurs appartenances.

Au fil du temps, je me suis rendue compte que c’était une richesse, quelque chose qui caractérisait mon ADN. En effet, autour de moi, les autres personnes de mon âge étaient beaucoup plus “conventionnelles” dans le sens où elles évoluaient à l’aise dans la société où on vivait; et même quand elles étaient rebelles, le cadre était bien établi. Moi, je me suis souvent sentie hors-cadre comme si la lunette avec laquelle je voyais le monde avait un prisme plus large. J’avais aussi l’impression que je pouvais me permettre d’exprimer mes interrogations et de faire autrement plus facilement, en me servant de cette différence car après tout, les gens pouvaient bien dire: “elle est quand même un petit peu étrangère, c’est pour cela qu’elle peut le faire…”.

Il y a 38 ans je me suis installée en France pour la première fois en tant qu’étudiante. Une période de ma vie passionnante car au-delà du cursus universitaire que j’ai suivi, cela a été une véritable école de la vie et une découverte captivante d’une autre culture riche et diverse que je n’avais approchée jusque-là qu’à travers les livres, les films et mon imagination. Ma famille me manquait certes, mais je ne me sentais pas du tout “dépaysée”.

Il y a 8 ans, je me suis réinstallée en France, à Paris cette fois-ci pour des raisons professionnelles, une opportunité de travail avec une filiale de la maison mère dans laquelle je travaillais au Maroc.

A nouveau, je me suis sentie comme un poisson dans l’eau. J’aime ce pays. Je me sens en phase avec une certaine manière de vivre, avec ses valeurs (la devise de la France, le principe de la laïcité) une société où il est tellement facile, quoi qu’on dise, de s’exprimer et de débattre. Cette liberté d’expression est peut-être ce qui m’a le plus attirée ici, le pays où la liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas que des mots mais la devise.

Dans cette nouvelle étape de ma vie, cette quête et ce besoin d’affirmer mon droit à des appartenances multiples se sont imposés à moi, encore une fois. Et la meilleure manière pour moi de le consacrer est de demander la naturalisation. Faire cette démarche c’est quelque part “adopter” ce pays où je vis. C’est acter cette cohésion entre mes valeurs, mon mode de vie, des principes civiques, et celles et ceux qui caractérisent ce pays qui m’accueille.

C’est peut-être aussi en tant que femme faire un choix d’enrichissement identitaire qui ne découle pas forcément d’une filiation ou d’un lieu de naissance. En tant que femme, car dans ma génération (j’ai 56 ans) il est plus fréquent de faire ce type de démarche en famille.

Je me sentais déjà française après quelques années de vie ici; française et marocaine et libanaise. La seule chose qui me différenciait d’une citoyenne française, c’est de ne pas pouvoir exercer mon devoir de citoyenne. La naturalisation serait donc pour moi l’aboutissement d’une intégration qui s’est faite naturellement, dans le sens ou il n’y a pas eu besoin d’un “effort” ou d’un processus ou démarche particulière.

Je ne parle pas du processus administratif qui pour beaucoup est un véritable parcours du combattant ou de l’entretien qui couronne la démarche de naturalisation. Ni de l’attente parfois longue! Les démarches administratives, un mal nécessaire. L’entretien? Étonnée par des questions très précises reprenant fidèlement le livret de nationalité. Je ne retiens que les questions sur la citoyenneté et les principes civiques, questions qui m’ont permis de débattre sur la femme, la démocratie, la laïcité, l’Europe, autant de sujets passionnants qui m’ont permis de me conforter dans ma démarche.

La cérémonie de remise de l’attestation de nationalité? Un moment qui m’a émue plus que je n’imaginais. J’ai trouvé formidable ce rassemblement de gens d’origines multiples et d’âges différents, qui se trouvent réunis pour acter cette citoyenneté voulue. Quelle chance pour ces gens mais quelle chance aussi, n’en déplaise à certains, pour cette France qui ne peut que grandir de cet enrichissement. Quant à moi, je me sens riche de cette identité multiple. Je me sens moi-même. Et puis qui sait, il s’agit peut-être aussi d’une quête continue d’être citoyenne du monde, mon rêve de toujours?

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