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10/06/2019 16h:16 CET | Actualisé 10/06/2019 16h:20 CET

[+212] Moi, Marguerite Siham, quand la civilité usurpe l’âme

“Votre fille ne peut porter ce prénom. C’est un prénom qui pourra lui porter préjudice plus tard, elle qui est née française, de parents français."

gael_f via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

IDENTITÉ - C’est en 1943, à la veille de ses 30 ans, que Romain Kacew, alors en pleine campagne de bombardement de la Lorraine, décide de choisir un nouveau nom. Il troque ainsi Kacew (“boucher” en yiddish) pour Gary, qui ne signifie rien de moins que “brûle!” en russe.

Il faut croire que Gary, pour l’époque, sonnait bien “français”, suffisamment pour que l’état civil accepte, et ce sans résistance, d’enregistrer ce nouveau patronyme.

Une belle duperie en soi: un impératif dans sa langue d’origine (le russe) qui donne brillamment l’illusion d’un bon nom de fils de France. Bravo Romain.

Chose courante pour cette époque que les changements ou contractions de noms. Pour tous ces immigrés ou fils d’immigrés, il valait effectivement mieux ne pas se faire remarquer plus qu’on ne l’était déjà. Devenir français passait alors par ce jeu sur les noms, les prénoms aussi.

Près de 50 ans plus tard le problème était toujours le même. Les années 90 ont connu le malaise des immigrations nouvelles, celles venues des sud cette fois. Celle de ces nouveaux travailleurs, ces nouveaux Français. La diaspora de l’est étant un problème alors rangé dans les mémoires, celle venue d’Afrique, du nord africain, a pris la relève.

C’est un jour de ces années-là que je suis née. Un jour de l’année 1991. Dans une petite bourgade de la région du Tarn. En France donc. Un tout petit bled français, disons-le, où mes parents ne faisaient alors qu’une halte. Revenant de nombreuses années passées au Maroc, prêts à y retourner d’ailleurs. De ces années vécues au Maroc, de ce pays d’accueil, mes parents ont retenu un souhait: me prénommer, moi, la dernière de six enfants, aux couleurs de leur amour pour ce pays. Ils avaient décidé, sur les routes qui les ramenaient chez eux, qu’ils m’appelleraient Siham. Un prénom arabe, oui. Un pluriel, celui de sahm, signifiant “flèches”. Un prénom guerrier donc. Celui d’une guerre annoncée: celle qu’ils s’apprêtaient à mener contre l’état civil français.

Refus catégorique: “Votre fille ne peut porter ce prénom. C’est un prénom qui pourra lui porter préjudice plus tard, elle qui est née française, de parents français. Pourquoi lui administrer un prénom étranger et de surcroît arabe, quand d’autres, par milliers, décident de franciser celui de leurs enfants?”.

Une question somme toute légitime. Seulement, cette remarque qui aurait pu rester à l’état d’interrogation est devenue injonction, interdiction. Mes parents se voyaient refuser la possibilité de nommer leur fille comme ils le désiraient.

Six mois de procès. Aucune issue. L’État avait décidé pour ma vie: je devais me prénommer autrement. Mes parents, alors épuisés par cette guerre vaine, ont finalement capitulé: ils m’appelleront Marguerite, Siham ne figurerait qu’en deuxième prénom.

C’est par le prénom de Siham que j’ai été appelée malgré tout. Mon prénom d’appellation, comme on dit. Marguerite ne se voyant alors relégué que pour les questions administratives, “légales”. Marguerite n’étant qu’un patronyme de couverture. Ma couverture contre le préjudice, je suppose.

Le préjudice ne m’a jusqu’ici pas été porté. Au contraire: Siham m’a toujours valu les plus beaux compliments. Au Maroc, où j’ai grandi, Siham faisait sourire les Marocains, les charmait. Une petite blonde aux joues roses, au type bien flamand, qui portait un prénom de chez eux. Parfois, je m’amusais à leur faire croire que j’étais de Fès. Les Fassis ont le teint pâle, des tâches de rousseur et les joues roses eux aussi. Et mon accent arabe arrivait à en duper quelques uns, pas tous.

Quel compliment mes parents n’ont-ils pas fait aux Marocains en me nommant ainsi, en se battant pour cette cause.

M’est quelques fois survenue l’idée d’inverser ces prénoms. Autrement dit de mener cette guerre à l’envers. De rappeler à l’état civil français ses absurdités passées, sa petitesse juridique et morale.

Je ne l’ai pas fait, et ne le ferai pas je pense. J’ai choisi de garder sur mes papiers cette preuve tangible, noire sur blanc, d’une des atteintes à la liberté commises chaque jour encore par certaines institutions, certains maires, certains préfets. Un jour peut-être je retournerai dans cette petite ville du Tarn, je me rendrai à cette même préfecture et je raconterai aux fonctionnaires qui y travaillent aujourd’hui ce qu’il s’est passé il y a 27 ans, dans ce même lieu. J’observerai leurs réactions, voir si elles sont les mêmes ou si celles-ci ont évolué. Observer le changement des mentalités, des a priori, des idées reçues et toutes faites, il est là mon projet. La bataille par le discours et l’analyse.

Peut-on dire de Romain Gary et de ces autres qu’ils ont choisi de changer de nom? Où se situe cette délimitation entre le choix et la contrainte? La suppression d’un suffixe, d’une particule ou le changement radical d’un nom devraient, dans le plus parfait des mondes, ne relever que de soi, que du libre-arbitre de chacun. Quitte à risquer le préjudice. Or, le préjudice, dans certaines situations, est effectivement à redouter. Dans ce cas nous ne sommes apparemment pas si libres face à ce problème. Romain Gary n’était peut-être pas si libre de continuer à se nommer Kacew. Kacew: trop juif pour l’époque. Mes parents, eux non plus, n’ont pas été libres de me prénommer Siham, alors trop arabe.

Et pourtant, se délivrer de ces chaînes, décider de la musique, de la mémoire, de toutes ces charges esthétiques et historiques qui font un prénom, un nom, qui commencent l’histoire d’un homme, n’est-elle pas là la liberté?

Cette question de la liberté, à la lumière de cet objet qu’est le nom, le prénom, je me la pose encore. Si dépendante des conjectures politiques et sociales, si dépendante du pays d’où il vient et de celui qui l’accueille. Éminemment corrélée à ces paramètres, aux autres. Ces autres que sont l’Etat, ses fonctionnaires, nos sociétés et leurs peurs. Cette peur sempiternelle et hystérique de l’étranger.

Siham est un prénom que je suis fière de porter, chaque jour un peu plus. Il est le prénom d’une guerre mais aussi celui d’une paix. Celle que mes parents ont signé officieusement avec la différence, avec cet ”étranger”. Siham est une bannière que je porte haut et fort pour l’histoire de ces deux pays qui m’ont faite. Un hommage à ce peuple qui m’a vue grandir, m’a élevée.

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