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02/11/2018 13h:10 CET | Actualisé 02/11/2018 13h:17 CET

[+212] Meryem Benm’barek: "Le cœur de mon film n’est pas la condition féminine, mais un portrait du Maroc contemporain"

"J’ai voulu faire un film sur la fracture sociale marocaine qui est, à mon sens, à l’origine de nombreuses problématiques auxquelles le pays doit faire face aujourd’hui".

Wiame Haddad/Memento films distribution

Le premier long-métrage de Meryem Benm’barek “Sofia” a reçu le prix du meilleur scénario au dernier festival de Cannes, dans la catégorie “Un certain regard”. La réalisatrice n’a pas voulu faire un énième film sur une femme arabe victime du patriarcat. Dans “Sofia”, elle éclaire de toute la force de son personnage une fracture sociale marocaine de laquelle le spectateur ne peut détourner le regard. Suite au succès du film en France, et sa sortie au Maroc, j’ai posé quelques questions à Meryem Benm’barek, attrapée au vol à Paris, en pleine tournée internationale pour la promotion de “Sofia”. 

J’ai lu que vous êtes née au Maroc, avez grandi en Belgique et vécu à Paris. Pouvez-vous nous raconter comment vous définissez votre identité, et si votre enfance en vadrouille vous a influencée dans ce que vous faites aujourd’hui?

Je ne définis pas vraiment mon identité. J’ai l’impression que le souci aujourd’hui c’est que les autres font ça pour toi, donc je me méfie un peu des définitions statiques… Je trouve ça dur de définir sa propre identité, mais je dirais que pour moi, l’identité est constamment en mouvement, elle se transforme au gré des expériences. Le fait d’avoir vécu entre le Maroc, la Belgique, la France m’a appris à m’adapter à différentes situations assez facilement, et me complique un peu la tâche quand il s’agit de m’établir quelque part. Je me sens chez moi nulle part et partout à la fois et je me pose la question tous les jours: Suis-je capable de poser mes valises quelque part, d’y rester et de m’en satisfaire? Je ne pense pas. Parce que j’ai grandi de cette façon et que je n’ai pas appris à vivre autrement, le mouvement s’est inscrit en moi depuis longtemps

Pouvez-vous revenir sur votre court-métrage “Jennah”, le tout premier avant “Sofia”, qui a été primé au Festival de Rhode Island et nominé aux Oscars 2015?

Il faut savoir que “Jennah” est mon film de fin d’études à l’Institut National Supérieur des Arts du Spectacle de Bruxelles. Le film raconte la manière dont une jeune adolescente se construit autour de l’image que sa mère lui renvoie d’elle, en essayant de faire le deuil de la mort de son père, grandir en quelque sorte. J’ai tourné ce film en Belgique, c’est un film très intime finalement, très personnel, presque autobiographique où je me suis interrogée moi et pas la société, contrairement à “Sofia”. Pour moi, “Jennah” et “Sofia” sont deux films vraiment différents, dans la mise en scène, les thèmes abordés etc. Le seul lien qu’on pourrait voir entre ces deux films serait peut-être la perte de la naïveté, comme le personnage de Léna dans “Sofia”.

Sur le film “Sofia”, comment s’est faite cette collaboration entre ces trois femmes, la rencontre avec les actrices du film?

Pour ce film, la direction d’acteurs, et en l’occurrence d’actrices, résidait déjà dans le casting. Je voulais choisir des actrices qui soient très proches des personnages que j’avais écris. On a fait quelques lectures mais peu de répétitions avant le tournage pour la bonne et simple raison que je les ai choisies pour ce qu’elles incarnaient, physiquement, dans leur posture, leur voix etc., en leur demandant de jouer de la façon la plus naturelle possible. La rencontre avec les deux actrices principales s’est faite de façon très différente. Pour le personnage de Sofia, joué par Maha Alemi, j’étais en phase d’écriture du traitement de mon film, ça faisait tout juste une semaine que j’écrivais “Sofia”, je venais d’avoir l’idée. Je l’ai repérée dans un film et j’ai adoré ce qu’elle dégageait, son jeu et sa présence à l’écran. Son image m’a hantée pendant la période d’écriture, j’ai écrit le film en pensant à elle. Une fois mon scénario terminé, je suis allée au Maroc à sa recherche, j’ai fini par la trouver et la convaincre de jouer dans mon film après avoir passé pas mal de temps à discuter avec elle du personnage, du film dans sa globalité. Pour Sarah Perles qui joue le rôle de Léna ça a été beaucoup plus difficile, j’ai fait passer un casting à 200 femmes… Je cherchais la bonne personne pour incarner un rôle de bourgeoise sans tomber dans une caricature superficielle ou surfaite, avec une beauté assez lisse, une jolie fille avec un regard doux, candide parce que j’avais besoin de mettre à mal sa naïveté dans la troisième partie du film. J’ai croisé Sarah Perles par hasard dans la rue, trois semaines avant le tournage et c’est elle que j’ai retenue pour le rôle.

Comment vous est venue l’idée de ce scénario qui vous a valu un prix à Cannes?

L’idée du scénario est un composite de beaucoup d’histoires de femmes que j’ai rencontrées, de femmes que j’ai connues, certaines proches, certaines moins. Pendant l’écriture, j’ai passé du temps avec des sages-femmes, des médecins qui m’ont aussi raconté des histoires. Je cherchais à partir d’une histoire tristement quotidienne au Maroc - où environ 150 femmes par jour accouchent clandestinement- pour dévier rapidement vers le cœur de mon film, qui n’est pas la condition féminine, mais un portrait du Maroc contemporain. J’ai voulu faire un film sur la fracture sociale marocaine qui est, à mon sens, à l’origine de nombreuses problématiques auxquelles le pays doit faire face aujourd’hui. Pour traiter de cette fracture sociale, j’avais besoin d’une histoire très concrète, ancrée dans la réalité marocaine, c’est pourquoi j’ai choisi de raconter le parcours d’une jeune mère célibataire, et montrer de quelle manière cette histoire isolée pouvait être révélatrice de tout un système en interrogeant les rapports de force et de pouvoir au sein et entre les différentes classes sociales au Maroc. Le déni de grossesse de Sofia est un élément déclencheur fort nécessaire à créer un rythme effréné, central dans un scénario de thriller social. Le déni de grossesse peut aussi raconter le déni de toute une société par rapport à ces problématiques. 

Racontez-nous la présentation cannoise de Sofia...

Le public et le jury étaient curieux et très réceptifs, la salle était pleine aux deux projections et nous avons pu avoir des discussions très intéressantes avec le jury par la suite. Pour ma part, c’était mon premier festival de Cannes, j’avais fini ma post-production deux jours avant d’arriver au festival, j’étais déjà sur les rotules. Tout va très vite sur place, on n’a pas vraiment le temps de réaliser ce qui se passe, on enchaîne les projections, les interviews. Nous avons été accueillies avec beaucoup de bienveillance et de respect, tout comme le film l’a été également. 

Vous avez dit que le sujet principal de votre film est la fracture sociale marocaine et pas la condition de la femme. J’ai la sensation que certaines personnes l’ont perçu différemment. Comment avez-vous vécu les différentes interprétations de votre film?

À partir du moment où tu fais un film, qui plus est un film qui laisse les gens réfléchir par eux même, c’est difficile de les empêcher de projeter ce qu’ils veulent sur le film. Moi, je connais les raisons qui m’ont poussée à faire ce film. Je trouvais qu’il manquait quelque chose dans la représentation des femmes dans le cinéma du monde arabe, souvent montrées comme victimes du patriarcat et du machisme. Je ne dis pas le contraire, et la société marocaine est une société patriarcale, mais j’avais envie de dire: “Attention c’est plus complexe que ça, cette réflexion que vous proposez est incomplète”. L’intérêt du personnage de Sofia c’est qu’elle refuse son statut de victime que sa cousine franco-marocaine, occidentalisée et bourgeoise tente de lui coller. Le film est aussi une critique de la bourgeoisie et d’une certaine bien-pensance et une critique du regard occidental porté sur le monde arabe. La raison pour laquelle certains Occidentaux ne peuvent peut-être pas voir cette critique, c’est qu’ils s’identifient au personnage de Lena. Au départ, Lena est pleine d’altruisme, d’idéalisme, mais aussi de bien-pensance. Parce qu’elle vit dans une réalité tellement lointaine de celle de la majorité des marocains, elle n’a pas toutes les clés de compréhension de la société. Il y a aussi la critique d’un certain féminisme bourgeois qui s’apparente pour moi au féminisme blanc qui a tendance à voir les femmes uniquement comme des victimes du patriarcat et les enfermer dans ce rôle. On va dire que les Occidentaux et les bourgeois ont tendance à s’identifier au personnage de Lena, les classes moyennes et populaires au personnage de Sofia, il y a un double regard. Le film ne juge personne, il constate. Sofia et Lena ont grandi dans un Maroc à double vitesse, qui n’est pas le même au final. Elles n’ont donc pas les mêmes codes, ni la même façon d’appréhender la vie. Si l’histoire était arrivée à Lena, le parcours du personnage n’aurait pas du tout été le même.

Quelle importance accordez-vous à la couverture de vos activités dans la presse française, étrangère? Comment “Sofia” a-t-il été interprété par cette même presse française?

Il y a eu beaucoup de presse sur le film, j’ai fait pas mal de radio aussi. Les articles courts ont eu tendance à parler de Sofia comme un film sur le combat des femmes, les articles de fond ont majoritairement mentionné la fracture sociale marocaine comme le thème central du film. J’ai dirigé les interviews de fond que j’ai faites dans ce sens également. Je suis plutôt satisfaite de la couverture de “Sofia”, on a eu une presse dithyrambique, autant de gauche que de droite, presse grand public ou presse cinéma, ce qui a poussé les gens à aller regarder le film, et s’en faire leur idée à leur tour. 

Quelles ont été les réactions au film au Maroc, qu’il s’agisse du public ou de la presse, de votre entourage? Avez-vous pu percevoir un décalage avec la France?

Les réactions entre la France et le Maroc sont très différentes en effet, mais les Marocains étaient déjà très présents en France. J’ai fait beaucoup de débats où il y avait de nombreux Marocains dans la salle, et notamment des Marocains issus de milieux populaires, venus de banlieue etc. J’ai l’impression que le public au Maroc a beaucoup aimé le film, les discussions étaient très riches, les gens venaient avec leurs familles, enfants, ados. J’ai l’impression d’avoir eu à faire majoritairement à un public jeune qui se retrouve dans le film et c’est très agréable. La presse arabophone a beaucoup parlé de la thématique de la fracture sociale, de la critique de la bourgeoisie. Quant à la presse francophone, il n’y a pas eu tant d’articles que ça, seulement quelques articles courts sur la condition de la femme. Je regrette qu’il n’y ait pas vraiment eu d’articles de fond et que les thèmes principaux du film n’aient pas été couverts par la presse marocaine francophone. De mon côté, j’ai beaucoup discuté les gens. J’ai échangé avec des personnes plutôt issues de classes moyennes et populaires qui ont aimé le film. J’ai eu certaines réactions étranges de certains bourgeois et de personnes de mon entourage, qui ne voulaient pas voir que “Sofia” était un film sur la fracture sociale au Maroc. Ces gens-là ont critiqué le fait que Sofia ne parle pas bien français et que c’était cliché, ou qu’elle porte une djellaba, ce qui me fait m’interroger sur la vision qu’ils ont de leur propre pays. Ce ne sont pas vraiment des critiques cinématographiques mais des remarques sur des détails, qui m’ont un peu déçue. 

À quels projets aspirez-vous après “Sofia”?

Pour l’instant, je suis encore en pleine tournée pour la promo de “Sofia” à travers le monde, je n’ai même pas encore eu le temps de me poser et de réfléchir à la suite. Pour le moment, c’est très flou, j’ai plusieurs idées mais je ne sais pas encore vers laquelle je vais me diriger, je suis encore en plein questionnement.

Où vivez-vous aujourd’hui et qu’est-ce qui vous y retient? Envisagez-vous un jour de faire vos valises pour aller ailleurs? Vivre au Maroc?

En ce moment, je suis basée un peu nulle part, mais j’ai hâte d’être basée! (rires) Le mode de vie que j’ai évoqué au début de l’interview fait partie de moi, mais il ne me satisfait pas totalement non plus. J’ai tout à fait conscience que sans s’établir quelque part de façon stable, c’est difficile de construire sa vie personnelle. Je fais avec pour l’instant, parce que je ne pense pas que je pourrais m’épanouir autrement.