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22/03/2019 17h:17 CET | Actualisé 22/03/2019 17h:19 CET

[+212] Mehdi Sefrioui, photographe: "Les Marocains doivent se réapproprier leur africanité"

"L’Afrique pour moi c’est un continent, pas une couleur de peau. Je suis panafricain."

Mehdi Sefrioui

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS, France. J’ai attrapé Mehdi Sefrioui au vol, lors d’un bref passage à Paris. Ce Tangérois est retourné vivre dans la ville du détroit il y a quelques mois, après plus d’une décennie passée en France. J’ai découvert son travail sur Instagram et j’ai voulu lui poser des questions sur son engagement artistique et son regard sur le monde. Il avait presque autant de questions à me poser que l’inverse, mais j’ai tenté de garder la main. Morceaux choisis.

Kenza Aloui: Bonjour Mehdi, peux-tu te présenter en quelques mots?

Mehdi Sefrioui: Quand je me présente, je dis que je suis photographe de mode. Quand les gens entendent photo de mode, ils pensent Glamour, Biba, qui pour moi n’ont pas le monopole de la photo de mode. Quand tu veux faire des photos de rue, il faut être au bon endroit au bon moment pour avoir le cliché extraordinaire. Quand tu es maître de ta mise en scène, c’est la liberté que donne la photo de mode, tu peux suivre ton instinct, organiser un shooting et raconter telle ou telle histoire et c’est ce que je fais. Je considère que je fais partie du système, en essayant de changer les choses. C’est pour cette raison que je suis resté dans la photo de mode. Sans parler du fait que la photo de mode est une arme très puissante dans un monde de l’image comme le nôtre.

Comment t’es-tu retrouvé à faire de la photo?

Je suis venu à Paris pour faire des études de commerce. Toute ma vie, j’ai fait plein d’activités extra-scolaires dont je me lassais plus ou moins rapidement: karaté, équitation, guitare, surf et j’en passe. Quand j’ai commencé à faire de la photo, ça a commencé comme ça, il y a presque une dizaine d’années. J’étais dans un coin de Paris, un peu paumé, pour faire des photos d’un appartement dans lequel j’allais emménager avec mon frère; et chose rare, j’avais un appareil photo, pour faire des photos de l’appartement en question. Devant moi, un banc avec des feuilles mortes d’automne et un gros livre rouge, posé sur ce même banc, une scène qui a inspiré mes premiers clichés. Mes premières photos étaient naïves mais c’était la première expression d’une certaine créativité, curiosité active. J’ai commencé à toujours avoir un appareil photo sur moi et à prendre des photos tous les jours, Instagram avant l’heure. Mes parents pensaient que cette lubie allait durer deux mois.

Comment la photo est passée de hobby à profession dans ta vie?

J’avais commencé à faire mes premières photos de mode avec des camarades de classes et amies, j’avais besoin d’un book et je n’avais pas encore de culture ou d’éducation à la photo et j’ai appris beaucoup de choses tout seul, en regardant des vidéos sur YouTube. Pendant longtemps, je copiais ce que je voyais, j’apprenais techniquement, mais artistiquement c’était vide, creux. Ce qui était un hobby s’est concrétisé lors de mon premier job, via un ami tangérois, sur mon premier shooting rémunéré. Pour moi, c’était extraordinaire de s’amuser et de pouvoir gagner sa vie en faisant quelque chose qu’on aime. C’est ce qui m’a d’ailleurs permis de m’acheter mon premier appareil.

Quel rôle a joué ton entourage parisien dans cette éclosion?

Mon entourage a toujours été pluriel et riche. A l’école, j’ai fréquenté des Français ou des ressortissants de la diaspora africaine à Paris ou assimilés comme tels, ce qui n’était pas le cas à Tanger. Je me suis trouvé une réelle fraternité dans une communauté d’amis noirs que j’ai rencontrés à Paris, des gens qui m’ont accepté comme je suis, comme j’étais. Pour moi c’était extraordinaire parce que j’ai pu vivre des expériences et accéder à des endroits auxquels je n’aurais jamais pu penser accéder seul, derrière mes barrières mentales. J’ai notamment rencontré beaucoup de femmes noires extraordinaires, fières, fortes et ces amitiés m’ont beaucoup appris. Aujourd’hui, je considère certaines de ces personnes comme faisant partie de ma famille.

En quoi consiste ton engagement aujourd’hui?

A déconstruire les constructions sociales et politiques dans lesquelles nous avons grandi et c’est un travail de tous les jours. C’est un travail qui crée des liens, des fraternités, avec des gens auxquels on n’aurait pas forcément pensé au départ. Quand tu es photographe, il te faut un style, un œil, quelque chose qui te distingue des autres. Je me suis juste permis d’être moi-même dans mon travail. Montrer une beauté différente, raconter des histoires qui rendent ceux que j’aime fiers, c’est ma façon de faire du bien autour de moi. C’est ce qui rend mon travail authentique.

D’un côté, mon travail s’adresse aux Européens, aux Occidentaux pour ne pas folkloriser une culture, à “l’exotiser”. Quand on parle d’Afrique, quand on parle d’islam, les sujets qui remontent dans les médias sont guerre et terrorisme, la famine, la corruption. Entre le bonnet hijab de Décathlon, Boko Haram et AQMI, on s’en sort plus. Mais on pourrait choisir de parler d’autre chose.

Ma deuxième passion, c’est l’histoire, alors quand j’aborde une série, un sujet à traiter, je me documente au maximum en amont parce qu’il n’y a rien de pire pour moi en photo de mode aujourd’hui que les photographes qui répètent les mêmes séries pleines de clichés et de fantasmes et qui évidemment ne remettent jamais en cause le statu quo. Qu’en 2019 on puisse encore réaliser des séries mode avec des mannequins blondes déguisées dans un paysage africain et utiliser des villageois en guise de décor me paraît hallucinant.

D’ailleurs, que penses-tu de la dernière campagne de mode Zara shootée au Maroc

C’est incroyable. On est dans de l’appropriation culturelle pure. Il n’y a pas de débat, c’est un cas d’école. A quel moment les artisans marocains, les photographes marocains, les mannequins marocains, profitent de ça? On est en 2019, avec tout le travail qui est fait pour combattre ce type d’initiatives, j’ai parfois l’impression que ça n’avance pas quand je vois des choses comme ça. Ils copient l’artisanat marocain (et africain!) pour le faire fabriquer en Asie dans des conditions éthiques plus que douteuses, le faire porter à des mannequins “caucasiennes” (avec la mannequin métisse pour le quota) et le vendre à 50 euros dans leurs boutiques européennes mais aussi au Maroc! Je n’ai plus de mots pour expliquer en quoi c’est problématique, ni justifier ce genre de pratiques.

J’imagine que les photos de Madonna habillée en berbère ont dû te faire réagir aussi... 

Je trouve que ça relève du déguisement. Je ne vois pas pourquoi on n’aurait besoin de Madonna pour se sentir fier d’un héritage, ou de sa validation. Je suis critique vis-à-vis de ça. Je ne dis pas ça parce qu’elle est étrangère, qu’elle est célèbre, ou qu’elle est blanche. Le problème pour moi, c’est qu’elle n’a pas de légitimité quand elle vient 48 heures au Maroc pour fêter son anniversaire et qu’elle fait le buzz de cette façon alors qu’elle ne connaît rien du pays, contrairement à Yves Saint Laurent qui est tout aussi occidental mais qui s’est fait une culture du fait de ses longues années au Maroc par exemple.

Quel regard portes-tu sur la photo en général?

Aujourd’hui, j’aurais du mal à faire ce que font beaucoup de photographes, c’est-à-dire prendre en photo des gens qui n’ont rien demandé et qui se retrouvent exposés en galerie. C’est la norme, on a rendu le Maroc exotique même pour les Marocains. Quand je fais des photos de personnes, hors shootings, je les garde pour moi, je ne les partage pas publiquement (même si je peux en avoir envie), et je les vends encore moins. Éthiquement, ça me pose un problème que le sujet de la photo ne gagne rien de cette exposition de son image, notamment quand il est dans la misère. Je ne me pose pas en donneur de leçon, mais je pose une question morale ici. Une nouvelle question. Je préfère avoir une équipe de professionnels qui savent pourquoi ils sont là, et tu peux raconter la même histoire. Une photo qui est belle, elle est belle.

Et sur la photo de mode au Maroc?

Pour moi, la mode marocaine est déjà arrivée dans les musées, est déjà devenue folklorique, avant même d’arriver dans la rue, d’être véritablement portée par les gens, sans avoir eu son vécu, sans avoir eu le temps d’être appropriée par la jeunesse. Le basculement s’est fait trop vite à mon sens. Heureusement que des jeunes créateurs marocains et africains plus globalement revisitent ce patrimoine pour se le réapproprier.

Quand j’ai commencé à m’intéresser à la photo de mode, tout naturellement j’ai regardé ce qui se faisait au Maroc. La photographie est arrivée au Maroc par l’étranger et les plus beaux clichés de mode au Maroc ont été pris dans les années 1950-1960, avec à chaque fois le même sujet: une mannequin européenne dans une mise en scène folklorique avec un indigène en djellaba. Au début, je trouvais ça magnifique, je trouvais les photos sublimes. Rapidement, je me suis demandé comment j’aborderais les choses si j’étais en mesure de prendre ces photos, si j’étais à la place du photographe. J’ai ressenti de l’injustice en pensant que ces populations-là soient reléguées au rang d’objets, de décors, ils ne sont pas sujets. Ça m’a nourri, jusqu’à aujourd’hui où j’ai des envies, notamment celle de déconstruire ces visuels là en imaginant une série qui reprenne ces archives et cet imaginaire en mettant les gens concernés au premier plan.

Dans quelle mesure estimes-tu que ces constructions dont tu parles découlent de ton éducation, au sens large? 

Au Maroc, j’ai grandi dans une élite qui se revendique comme telle mais qui relève souvent plus de l’élite économique que de l’élite intellectuelle. Ces gens là, c’est l’ancien monde pour moi, ils sont déjà en train de mourir, symboliquement. Tous autant que nous sommes, je parle de ceux qui comme moi, sont passés par ce système éducatif français, nous sommes concernés par ces réflexions, ou du moins nous devrions nous sentir concernés par ces réflexions.

L’ancienne génération qui est passée par la “mission française” a vécu un lavage de cerveau beaucoup plus violent que la nôtre. J’ai l’impression que le rapport de force était plus clair en quelques sortes. Nous, c’était plus complexe, mais je pense que tout le monde peut dire que les professeurs les moins respectés de notre scolarité étaient nos professeurs d’arabe. On en riait quand on était plus jeunes, mais en réalité c’est dramatique.

Quand je suis arrivé à Paris en 2006, je pensais naïvement être Français, ou du moins je ne voyais pas de barrière avec la France, je pensais que j’allais m’y sentir comme un poisson dans l’eau. Je me suis retrouvé au carrefour de ma propre vie, soit je m’excusais de ma différence, en devenant “plus français que les Français”, soit faire un travail de rééducation, de réappropriation culturelle comme j’aime le penser. J’ai toujours été curieux, et j’ai toujours considéré avoir une certaine culture générale. Mais il me manquait une culture spécifique, la mienne. Je me suis fait un parcours initiatique d’histoire, de géographie, de spiritualité, dans mon coin. Je me sens encore dans un état embryonnaire de réflexion. Pus j’apprends plus je me rends compte du monde qu’il me reste à découvrir. C’est très gratifiant comme sentiment mais aussi frustrant par moment. 

Dans quelle mesure te sens-tu appartenir à ton époque? 

Comme beaucoup, j’ai pu avoir la sensation de ne pas être né à la bonne époque, ou nostalgique d’une période révolue. Se sentir au bon endroit, au bon moment dans son travail quotidien c’est aussi un choix, un engagement, une connexion avec son univers et le sentiment d’apporter son petit grain de sable à l’édifice. Aujourd’hui, je me sens féministe sans être une femme et je défends une pluralité des histoires, des voix, des visages, des beautés, des cultures et des héritages.

Tu es retourné vivre à Tanger récemment après plus d’une décennie à Paris, la capitale de la mode, pourquoi? 

Le sujet de mon travail est outre-Méditerranée, c’est une des raisons qui ont fait que j’ai décidé de rentrer me réinstaller à Tanger, par souci de cohérence et d’inspiration. Parfois, les Marocains, surtout Casablancais et Marrakchis, poumons économique et culturel de ce pays, ne comprennent pas que je sois retourné vivre à Tanger. Quand tu es photographe, c’est aussi que tu te sens bien seul, que tu vis bien ton indépendance. Je suis tangérois, méditerranéen, africain et je m’y sens bien. J’ai aussi eu le sentiment, le besoin de passer à autre chose après 12 ans à Paris. J’y retourne cependant régulièrement pour travailler, pour y puiser une certaine énergie et retrouver l’entourage que je n’ai pas au Maroc. 

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A day at the ocean. Tangier, feb 19

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Tu travailles avec et fréquentes la communauté subsaharienne au Maroc dans toute sa diversité, quel regard portes-tu sur la situation actuelle?

Au-delà d’un certain racisme inhérent à l’histoire du Maroc, récente ou plus éloignée d’ailleurs, je suis ravi de la vague récente d’étudiants noirs africains au Maroc, j’en rencontre de plus en plus depuis ma réinstallation et c’est une énergie extraordinaire pour le Maroc qui devient un hub africain. Ça contribue aussi à éduquer les Marocains qui ne voient en l’Afrique que ce que les médias veulent bien leur montrer. Je crois beaucoup dans les échanges complémentaires entre pays africains. Bien sur, je ne suis pas naïf, les noirs au Maroc (Marocains ou non) sont confrontés au racisme, notamment sous la forme de micro-agressions devenues banales. C’est une question sérieuse qu’il faut tacler, aborder. Et ça passe pour moi par la représentation.

Comment formulerais-tu notre africanité en tant que Marocains? 

L’africanité du Maroc n’est même pas une question, c’est une affirmation. Se réapproprier cet héritage-là, avec intelligence, voilà le défi. L’histoire est là devant nous prête à nous dévoiler toutes les réponses que l’on cherche.

Dépoussiérer l’héritage amazigh, c’est la réponse pour moi. La civilisation amazigh fait de nous les Africains que nous sommes. On se renvoie toujours la balle. Les Nord-Africains ne se sentent pas Africains parce que plus bas, on ne nous considère pas comme Africains. Les Subsahariens disent la même chose, que les Nord-Africains ne se considèrent pas comme Africains. L’Afrique pour moi c’est un continent, pas une couleur de peau. Je suis panafricain, et j’ai lu beaucoup d’auteurs panafricains qui incluent l’Afrique du Nord, et d’autres qui excluent l’Afrique du Nord. Moi je me sens africain. 

Que dis-tu aux Marocains et aux Nord-Africains de manière générale qui ne se considèrent pas africains?

Je ne les incrimine pas mais je veux responsabiliser ces mêmes Nord-Africains pour qu’ils se réapproprient leur africanité. Au Maroc, on parle “arabe” sans être Arabes, on est en Afrique sans se considérer comme Africains, on est proches de l’Europe sans être Européens. Si on arrêtait de se construire par opposition à ce que l’on n’est pas, on pourrait se rendre compte que l’on est tout ça en même temps.

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