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10/10/2018 12h:52 CET | Actualisé 26/11/2018 12h:34 CET

[+212] #Masaktach: Pourquoi j'ai décidé de m'engager à mettre fin à la culture de la violence

"Les violences contre les femmes ne sont pas juste ancrées dans notre culture, mais socialement acceptées, voire justifiées"

Juanmonino via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

BONN - J’avais 8 ans quand je marchais un jour dans la rue dans l’ancienne médina de Rabat, pas plus haute que 3 pommes, et j’ai tout de suite entendu des cris. Je tenais la main d’une personne adulte qui tenait à m’emmener voir la scène, non pas pour remédier à une situation potentiellement violente, mais surtout pour assouvir sa curiosité, comme si cela était une obligation citoyenne.

Il y avait une femme qui recevait des coups publiquement de la part d’un homme. Une multitude de personnes entouraient la scène. A l’époque, les téléphones portables n’existaient pas encore, sinon, la scène se serait retrouvée facilement sur les réseaux sociaux. Personne n’est intervenu. Tout le monde regardait la scène, comme s’il y avait un écran invisible qui séparait l’audience des acteurs. Quelques personnes émettaient des sons bizarres, des “Oh!” et des “Ah!”. D’autres se permettaient de prendre position: “Elle l’a sûrement bien cherché”, “la pauvre… elle aurait juste dû se taire et le laisser parler au lieu de se manifester... Allah I Hdiha (Que Dieu la ramène dans le droit chemin)”.

Même si je ne pouvais pas comprendre l’histoire derrière cette scène atroce, j’ai très vite remarqué le consensus général qui semblait régner au sein de toute la population observatrice, malgré les positions différentes des un(e)s et des autres. Personne ne pouvait intervenir parce que c’était une affaire de couple, vu que la femme n’était autre que l’épouse de la bête enragée. Depuis ce jour-là, j’ai compris que les violences contre les femmes n’étaient pas juste ancrées dans notre culture, mais étaient socialement acceptées, voire justifiées. Si les femmes n’avaient pas raison, elles méritaient tout naturellement d’être battues. Si, dans quelques rares cas de figure, les femmes avaient raison, alors il fallait qu’elles se taisent et fassent semblant que les hommes ont raison. Sinon, elles méritaient également d’être battues.

En tant que Marocain(e)s, nous avons tou(te)s une première histoire avec les violences envers les femmes, en tant que témoin, complice ou victime. Les choses n’ont pas changé depuis. En effet, il y a moins de 3 mois, une jeune fille ayant publié un témoignage sur son viol par des agresseurs s’est vue lynchée de toute part sur les réseaux sociaux, au Maroc mais aussi par nos compatriotes à l’étranger. Par des arguments soi-disant scientifiques, religieux ou éthiques, un nombre important de ces personnes a essayé de décrédibiliser les propos de Khadija, ou du moins rejetaient toute possibilité que celle-ci n’ait pas de responsabilité dans cette affaire, même en cas de viol confirmé.

Les réactions brutales majoritairement partagées sur les réseaux sociaux au moment de cette affaire m’ont fait réaliser que l’acceptation de la culture des violences, y compris le viol, n’avait non seulement pas évolué depuis mes 8 ans, comme si elle faisait partie intégrante d’un système de croyances ancré dans l’esprit collectif marocain mais, pire, cette violence s’est depuis libérée de ses frontières, notamment à cause d’Internet.

C’est aussi sur Internet que de nombreuses initiatives féministes ont vu le jour, notamment la campagne #Masaktach (“Je ne me tairai pas”), à laquelle j’ai décidé de me joindre. En tant que femme marocaine ayant été tantôt témoin tantôt victime d’abus, j’ai décidé de jouer un rôle plus actif dans l’abolition de cette culture des violences. Au delà de mon travail sur un programme d’appui à l’emploi des femmes dans le secteur privé dans la région MENA (EconoWin) porté par la GIZ, j’ai voulu contribuer à la campagne #Masaktach quand j’ai réalisé l’importance d’intégrer ces sujets dans le débat, au quotidien avec mon entourage.

Autour de l’affaire Khadija s’est mobilisé un nombre d’activistes marocain(e)s, ayant suivi l’affaire depuis le départ. Via Twitter, ils démarrent un mouvement digital visant à mettre en lumière la culture du viol et l’acceptation des violences à l’égard des femmes dans l’imaginaire collectif marocain, par delà les frontières du pays. Les activistes de #Masaktach sont d’origine marocaine mais habitent dans différents pays, sur différents continents. Le multiculturalisme au sein du groupe a non seulement permis à la campagne #Masaktach de donner lieu à des échanges qui ont lancé des actions importantes en relation avec le sujet (voir les actions #LamjarredOut ou #Machi_b_sif) mais a également permis au mouvement de jouir d’une visibilité internationale, étant donnée la capacité de mobilisation de chaque membre au sein de son pays de résidence, ainsi que les différentes langues parlées au sein du groupe.

Nous avons pu atteindre des résultats importants en créant le débat sur la culture du viol au Maroc, en renforçant l’intérêt public envers ce phénomène, mais aussi en bouleversant le statu quo existant jusqu’alors, comme par exemple le fait que les médias se soient en effet vus obligés d’adhérer aux principes de la campagne et d’ainsi interdire le passage des chansons de Saad Lamjarred, entre autres.

La campagne #Masaktach s’inscrit dans une constellation de mouvements féministes engagés dans différentes luttes pour répondre aux besoins et aux droits des femmes marocaines. Ces campagnes lancées par les mouvements féministes au Maroc viennent répondre à des préoccupations contextuelles, avec une identité et une culture propres à eux. Il y a certes une dynamique féministe globale qui aide à renforcer la communication autour de ces mouvements féministes locaux ou qui vient en redéfinir les mécanismes de fonctionnement. Si les Marocaines n’ont pas commencé à lutter pour leurs droits grâce à l’influence internationale, elles se sont imprégnées de l’expérience d’autres pays pour s’organiser en interne et créer la dynamique de sensibilisation, de débat, et de revendications.

La campagne #Masaktach est désormais sur une belle lancée, mais le chemin reste encore long pour se féliciter de sitôt. La campagne a des objectifs qui ne peuvent être atteints sur le court terme, puisqu’ils impliquent la remise en question de perceptions qui dominent dans l’imaginaire collectif de toute une société, un changement de pratiques ancrées dans le quotidien de toute une population.

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