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18/10/2019 13h:58 CET | Actualisé 20/10/2019 09h:28 CET

[+212] "Mais, quand est-ce que tu seras enfin médecin?"

"Soyons honnêtes, au Maroc et ailleurs, annoncer à sa famille que le médecin que vous êtes ne traitera point de patients est un choc. Suis-je vraiment médecin après tout?"

CreativaImages via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Cette question, mon entourage me l’a très souvent posée et ma réponse a toujours été la même: “Je le suis déjà! Nous avons certes une perception différente du médecin mais un jour vous comprendrez”.

J’ai entamé mes études de médecine en 2008 à Rabat. Déçu au départ par l’organisation des cours et le contenu beaucoup trop théorique à mon goût, ma passion pour la médecine a rapidement grandi au moment où j’ai eu mon premier contact avec les patients. Pouvoir apporter du réconfort aux patients et tenter de leur procurer des soins de qualité, m’a conforté dans mon choix de carrière. Je me suis en revanche rapidement rendu compte que cela se faisait au détriment de ma santé mentale.

Demandez à n’importe quel médecin au Maroc de partager leurs histoires les plus marquantes à l’hôpital. Celle d’une jeune femme de 28 ans, à un stade avancé de cancer du sein, décédée parce que le diagnostic était trop tardif. Celle d’un petit garçon de 4 ans, décédé après une chute du balcon chez lui, faute de sécurité. Celle d’une dame de 62 ans dont la fracture du fémur nécessitait une chirurgie qu’elle ne pouvait se permettre. Ou encore celle d’un monsieur de 65 ans pour qui les étudiants en médecine ont cotisé pour lui acheter un lecteur de glycémie, afin de mieux contrôler son diabète.

Si ces situations peuvent vous attrister, imaginez ce que c’est de les vivre au quotidien. Nous ne savons que trop bien que beaucoup de patients pris en charge aux urgences jetteront les prescriptions à la poubelle parce qu’ils ne peuvent se permettre de payer les médicaments. Où est-ce que débute et s’arrête notre rôle de médecin alors?

Devrions-nous nous assurer que nos patients ont bien reçu le traitement préconisé, notamment s’il s’agit d’une maladie contagieuse? Et qu’en est-il du suivi? Devrions-nous vérifier le statut de guérison, changer de traitement si nécessaire? Et qu’en est-il de la période avant même la visite médicale? Devrions-nous éduquer nos patients afin de prévenir leur maladie, leur évitant ainsi une visite même chez le médecin?

La réalité de la santé au Maroc est effroyable. Nous percevons la médecine uniquement comme étant le traitement des maladies au sens strict. Par conséquent, le rôle du médecin s’en voit considérablement limité.

La réalité de la santé au Maroc est effroyable. Nous percevons la médecine uniquement comme étant le traitement des maladies au sens strict. Par conséquent, le rôle du médecin s’en voit considérablement limité. Pourtant, seulement 20% des conséquences de santé sont liées à l’accès aux soins et à leur qualité. 80% sont liées à des facteurs sociaux et économiques, à nos comportements et à l’environnement physique.

Je voulais une réponse à ces questions, mais mes cours de médecine y répondaient peu. C’est ainsi que des amis et moi avons décidé de prendre les choses en main et de sensibiliser les futurs médecins, pour transmettre les compétences et connaissances qui manquaient dans notre formation médicale. Nous avons alors fondé deux organisations, Méd’Ociation et IFMSA-Morocco, établissant ainsi un réseau de plus de 10.000 étudiants en médecine du Maroc. Nous avons également rejoint en 2012 la Fédération internationale des associations des étudiants en médecine (IFMSA). Cette fédération, qui compte actuellement plus de 125 pays membres, est la plus grande et la plus ancienne organisation des étudiants en médecine au monde et elle rassemble ces étudiants autour de différents enjeux de la santé. Ceci a ouvert plusieurs opportunités internationales aux médecins marocains, tels que les échanges internationaux et la participation aux assemblées de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). J’ai été notamment le premier Marocain à siéger au bureau international de l’IFMSA, devenant par la suite président de la fédération même.

C’est grâce au travail de la fédération que j’ai eu la réponse que je cherchais. Le rôle du médecin va effectivement au-delà de l’enceinte de l’hôpital: il ne suffit ainsi pas seulement de prescrire un traitement lors d’une consultation, nous avons également le devoir de nous intéresser à l’état pré- et post-maladie.

Ceci a ainsi propulsé mon enthousiasme pour la santé publique. La santé publique permet d’aborder la santé de toute une communauté à l’opposé de celle des individus en s’intéressant aux facteurs qui déterminent la santé, notamment l’environnement, l’éducation et le statut socio-économique. Littéralement tout ce qui nous entoure au quotidien relève de la santé publique. Par exemple, à l’étape de conception de nouveaux quartiers, penser à des parcs et des pistes cyclables pour promouvoir l’activité physique, et donc réduire l’obésité et les maladies cardio-vasculaires, relève de la santé publique. Penser à la conception d’écoles, de supermarchés et de transports publics pour diminuer l’usage des voitures et donc réduire la pollution relève également de la santé publique.

Mais, soyons honnêtes, au Maroc et ailleurs, annoncer à sa famille que le médecin que vous êtes ne traitera point de patients est un choc. Suis-je vraiment médecin après tout?

J’ai fini mes études de médecine en 2016, mais avant de prendre une décision aussi importante que celle de quitter le côté clinique de la médecine, j’ai choisi de me donner deux ans dans un domaine non-clinique pour évaluer si ceci me convenait. J’ai ainsi déménagé en Allemagne, à Berlin, où j’ai dirigé et développé le département international d’une start-up médicale. J’en ai profité pour rajouter l’allemand à mon palmarès de langues parlées.

Toutes les expériences que j’ai vécues dans le passé m’ont donc préparé à une future carrière dans la santé publique, luttant pour éliminer les inégalités en matière de santé et créant un impact significatif chez les communautés économiquement défavorisées. C’est pour cette raison que j’ai décidé de poursuivre une maîtrise en Santé Publique, visant en premier lieu l’école de santé publique classée numéro 1 mondialement (aux frais de scolarité astronomiques): The Bloomberg School of Public Health - Johns Hopkins University. Bien que la sélection y soit très compétitive, j’y ai été admis et j’ai ainsi commencé une nouvelle vie en 2019, à Baltimore cette fois, aux États-Unis. Les médecins ne représentent en fait que 40% de la promotion qui se compose notamment de journalistes, d’ingénieurs, d’avocats et d’économistes de plus de 60 pays!

Je finis mon programme dans moins de 8 mois et j’attends impatiemment de pouvoir enfin appliquer ce que j’aurai appris tout au long de ma carrière étudiante et professionnelle, que ça soit au Maroc ou ailleurs. La santé publique est une discipline qui se base fondamentalement sur une collaboration multisectorielle. Il est impossible de changer le monde et la société d’aujourd’hui autrement et nous avons tous notre pierre à apporter à son édifice. C’est ainsi que je définis le rôle du médecin: pouvoir apporter un changement positif et bénéfique à la santé des populations et des individus. Le faire à partir de son cabinet ou en dehors n’est qu’un détail technique.

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