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18/01/2019 13h:37 CET | Actualisé 23/01/2019 17h:35 CET

[+212] Ma naturalisation française, récit d'un parcours identitaire et administratif

"Les détenteurs de passeports verts passent un temps et une énergie folle à justifier de leur solvabilité (...) pour avoir le droit d’étudier, de travailler, de voyager, d’aimer, de rêver."

plej92 via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

En 1998 j’avais 9 ans. Je collectionnais les vignettes Panini achetées chez l’épicier avec mon frère mais je ne comprenais pas pourquoi la France avait choisi un poulet comme mascotte, ni comment un joueur appelé Zinedine Zidane pouvait être français. En 2018, j’ai été naturalisée par décret et la France a décroché sa deuxième étoile. Dans les rues, en juillet, on chantait: Kylian Mbappé, Mbappé, Mbappé! L’avantage d’être naturalisée une année de coupe du monde, c’est que les ingrédients de la fête sont déjà là pour pimenter un peu la pâleur déconcertante d’un journal officiel en PDF.

En commençant à écrire pour raconter ma naturalisation française, je me suis rendu compte qu’un seul texte ne me suffirait probablement pas. Vaste projet, mais il fallait bien commencer quelque part. J’ai voulu subjectiviser une procédure administrative qui concerne à peu près 80.000 personnes chaque année au pays du Roi Soleil. Assez égoïstement, j’ai d’abord eu envie d’écrire pour moi, pour m’aider à comprendre, à rendre la chose réelle. J’ai donc pris quelques notes sur les dix-huit mois de cette épopée, ni héroïque ni sublime, pour nourrir ce récit de voyage administratif et identitaire et la suite, logique ou illogique, de mes aventures.

“Naturalisation” est un mot que j’ai toujours trouvé étrange, assez mal choisi pour un octroi de nationalité. Ma propre naturalisation n’a rien changé à ce sentiment, sûrement parce qu’il n’y a rien de naturel dans cette histoire. La nature et moi, ça fait deux et ce depuis 1989. Ou plutôt 1990 avec mes premiers refus d’être posée à même le gazon ou pire, le sable. C’est ma mère qui raconte ça. Les mots qui l’intriguent, il lui arrive encore de les chercher dans le dictionnaire, son petit Larousse 1987 illustré et éventré. Elle lui a fait traverser la Méditerranée en un aller-simple quand l’URSS existait encore sur la carte. Il sent bon le vieux papier et le tabac. Il sent l’école aussi. Moi bien sûr, j’ai un peu triché devant mon ordinateur mais la deuxième définition du mot m’a fait sourire. Je crois que je la préfère. 

Naturalisation: “Acclimatation naturelle et durable d’une espèce animale ou végétale dans une contrée qui lui était étrangère.”

Belle plante ou pauvre bête?

J’ai été naturalisée le 2 mars 2018, sur une liste. Il faut s’y chercher et idéalement s’y trouver. Toutes les grandes étapes de la vie se font sur liste en France et moi, j’adore les listes. Un jour je pourrai peut-être lister les listes qui ont changé ma vie. Je rentrais de Suisse, mon titre de séjour allait expirer quelques semaines plus tard et je commençais à m’inquiéter gentiment. Sur les conseils de mon ami Mehdi, j’ai vérifié le journal officiel en ligne, dans lequel sont publiés, entre autres, les décrets de naturalisation. J’avais arrêté de faire ça depuis quelques temps et ce jour-là, je me suis cherchée et je me suis trouvée. C’était fait, noir sur blanc. Déroutant de clarté.

Sur le moment, ce n’est pas de la joie que j’ai ressentie en premier, elle est arrivée après. D’abord un énorme soulagement. Je me suis d’abord revue peser mon gros dossier avant de le glisser dans la boîte aux lettres d’un bureau de poste à Châtelet. À cause de Netflix sûrement, moi aussi je regarde les flash-backs de ma propre vie. Il y avait presque un kilo de papiers dans cette enveloppe, classés par intercalaires dans un dossier transparent d’élève modèle, avec un sommaire dans lequel j’avais tenté de ranger ma vie et mes rêves en catégories et sous-catégories. Et deux photos, prises consciencieusement de telle sorte à ce que mes cheveux ne dépassent pas du cadre du Photomaton, encore une institution discriminante. 

Mes parents ne m’ont jamais poussée à demander la nationalité française ou même parlé de naturalisation. Le projet n’était probablement pas assez romantique pour eux. Ils ont passé une décennie de leur vie en France, ils s’y sont rencontrés, ils y ont étudié, ils y ont milité. Ils avaient quitté le Maroc avec un passeport vert et la certitude de rentrer chez eux, contribuer à quelque chose de plus grand. Leur jeunesse a certainement été plus patriote et moins pragmatique que la mienne dans un monde sans visa Schengen et presque sans chômage, aussi fou que cela puisse paraître. Ils ont eu le temps de se construire comme adultes loin de cette injonction à la rationalité qui dévore les rêves tout crus.

La première personne à m’avoir parlé de sa naturalisation est une fille que je ne connaissais pas et que je n’ai jamais revue depuis cette soirée dans un petit bar exigu dans le quartier du Marais à Paris. Une amie d’ami, marocaine aussi, c’était il y a quelques années déjà. Je ne saurais même pas dire comment elle s’appelait. Elle avait été naturalisée depuis peu et elle préparait son retour au Maroc dans les mois à venir. Elle m’avait expliqué par a + b qu’il ne fallait pas y voir autre chose qu’un passeport rouge qui, contrairement au vert, avait le mérite de passer les ports et les aéroports. Elle voulait vivre dans le confort du Maroc - mot clé - avec la sécurité - autre mot clé - d’un plan B à portée de main. Elle a aussi parlé de la garantie de pouvoir inscrire ses enfants, encore à l’état de projet, à l’école française sans qu’ils aient à passer le test d’admission en maternelle. Son rétro planning de vie m’avait assommée ce soir-là mais il avait eu le mérite de me faire réfléchir au mien.

Si je ne me reconnaissais pas dans sa projection de vie, je la comprenais parfaitement. Dans ma tête, je voyais le policier canadien de Gad Elmaleh dans son spectacle “Décalages”, celui qui contrôle son “passeport vert qui s’ouvre à l’envers écrit en arabe”. Les détenteurs de passeports verts passent un temps et une énergie folle à justifier de leur solvabilité, symbolique et pratique, auprès de toutes sortes d’interlocuteurs et d’institutions, pour avoir le droit d’étudier, de travailler, de voyager, d’aimer, de rêver. Aux frontières notamment, à coup de papiers, encore des papiers et toujours des papiers. Aujourd’hui, entreprendre d’aller ailleurs quand on est “vert” (et parfois d’autant plus quand on est “verte”) est perçu comme un acte belliqueux, un affront presque insolent auquel répond une grosse machine administrative par une violence symbolique désormais systématisée dès lors qu’on télécharge un formulaire de demande de visa, de titre de séjour. Le système actuel est un cadre asymétrique où la réciprocité se fait rare. Comme sur Tinder finalement. Il crée une quantité de demandeurs disproportionnée par rapport au nombre de places en jeu. Dans un monde bien différent de celui de nos parents, nous sommes la première génération à expérimenter, au quotidien, un décalage violent entre notre liberté de mouvement digitale qui est quasi-totale et toutes les entraves concrètes à notre liberté en 3D. Des bugs constants dans les logiciels de nos vies, auxquels on s’habitue ou on se résigne.

Quand j’ai soumis l’idée pour la première fois, mon père m’a rétorqué très simplement: “Si tu en as envie fais-le, mais je refuse que ça devienne le projet de ta vie qui dicte le reste de tes décisions.” Sur le coup, je n’avais pas très bien compris ce qu’il voulait me dire, mais j’ai écouté et j’ai pris des risques. Je ne me suis pas formatée pour la France, je suis “juste” allée la chercher précisément dans tout ce qu’elle aime et dans tout ce que j’aime. Au final, c’est plutôt une jolie histoire. Et elle est loin d’être terminée.

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