LES BLOGS
09/11/2018 11h:02 CET | Actualisé 09/11/2018 11h:02 CET

[+212] Les midterms au Trumpistan

"La victoire de Trump aux présidentielles a déclenché un déliement des langues, marqué par une nonchalance qui ressemble à ce dont j’ai été témoin au Maroc".

Pool via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

ÉTATS-UNIS - J’ai attendu le 6 novembre avec impatience et appréhension. Le fait qu’Oprah Winfrey se soit déplacée en Géorgie pour soutenir la candidate démocrate Stacey Abrams vous donne une idée de l’enjeu de cette élection. Oprah ne se déplace pas pour n’importe quoi. J’ai choisi mon pays d’adoption pour l’anonymat dont il me fait cadeau, la liberté qui circule dans l’air et le fait que j’y ai trouvé les mots pour décrire mes maux. Je n’ai pas pu voter, je suis une simple résidente ici mais j’espère de tout cœur que le cauchemar Trump prendra un coup après cette élection. 

La victoire de Trump aux présidentielles a déclenché un déliement des langues, marqué par une nonchalance qui ressemble à ce dont j’ai été témoin au Maroc. Aux États-Unis, cette nonchalance a un nom: dog whistles. Il est évident que le racisme et l’antisémitisme que l’on voit resurgir a toujours existé, mais la banalisation d’un certain vocabulaire raciste a encouragé certains à agir, le nombre de crimes de haine a augmenté ces derniers mois.

Dans l’Amérique de Trump, le 27 octobre dernier, 11 juifs ont été massacrés parce que le meurtrier a entendu les dog whistles de son président. Cela l’a encouragé à agir. Il a attaqué la synagogue Tree of Life à Pittsburg parce que cette synagogue travaillait avec la Hebrew Immigrant Aid Society, un fond qui a aidé des juifs à fuir les nazis, et qui maintenant aide des réfugiés syriens. Quelques jours plus tôt, un autre meurtrier, qui comptait initialement fusiller les fidèles d’une église noire dans laquelle il n’a finalement pas pu rentrer, s’est rabattu sur les premières personnes noires qu’il a vues au supermarché du coin, faisant deux victimes. Danye Jones, un activiste du mouvement Black Lives Matter, a été retrouvé pendu et la police locale a mené une enquête superficielle concluant au suicide. Lorsque le juge fédéral Kavanaugh a été interviewé et interpellé par la sénatrice Kamala Harris au sujet de son utilisation du terme “racial spoils” pour parler d’une loi autorisant les autochtones de Hawaii d’avoir un plus grand pouvoir de décision sur leur territoire, la presse l’a à peine relevé...

En repensant à tous ces événements, je me suis demandé comment ces hommes blancs pouvaient faire et dire ce qu’il leur plait. C’est là que j’ai perçu une ressemble frappante entre cette forme de patriarcat et les wlad al nass de chez nous. Reprenons Kavanaugh. Il a le pédigree nécessaire pour utiliser cette carte quand bon lui semble. Il est issu d’une famille riche qui a un réseau, il a eu accès aux meilleures écoles et quoi qu’il fasse, ses privilèges le protègeront. Contrairement à beaucoup d’entre nous, parce qu’il est riche et blanc, il peut clamer un droit à une certaine innocence bien après l’âge limite, une innocence notamment quand il est accusé d’agression sexuelle. Tamir Rice, Trevon Martin et d’autres enfants noirs, innocents et jamais accusés d’agression sexuelle, n’ont pas eu ce privilège.

Je me souviens bien de ces wlad el nass et de leurs blagues de mauvais goût, de leurs discours misogynes et racistes qui “après tout, ne font de mal à personne”. Je m’en souviens parce que les wlad al nass ont besoin de femmes qui jouent leur jeu. Des femmes qui rient à leurs blagues, des femmes qui ne prennent pas tout au premier degré. Le problème avec ce système, comme celui de la suprématie blanche, c’est que plus tu donnes, plus ils t’en demandent. A part une minorité autocrate, personne ne vit dignement. 

A la nomination de Kanavaugh à la Cour Suprême, un groupe de femmes à Brooklyn se sont réunies pour lui jeter un sort. Cette histoire a l’aspect d’un fait divers, d’une anecdote, mais là encore, j’y ai vu quelque chose de familier. Historiquement, aux États-Unis, les femmes qui ne se pliaient pas aux règles du modèle patriarcal étaient considérées dangereuses. Elles se faisaient accuser de “witchcraft”, l’équivalent de notre s’hour, et étaient brûlées vives. En 1968, à Halloween, le groupe féministe W.I.T.C.H (Women’s International Conspiracy Theory from Hell) est créé. Les femmes appartenant à cette organisation se déguisaient en sorcières, en revendiquant cette appellation. Je pense que comme beaucoup d’entre nous, elles en avaient ras le bol d’être des filles bien rangées, des bnat al nass. Peut être que si les démocrates n’avaient pas repris le congrès, j’aurais rejoint le rang des sorcières, tant qu’à faire. Plus de 100 sorcières se sont fait élire mardi, la magie démocratique a permis cette belle vague bleue, mais il reste encore beaucoup de sorts à jeter, du Sénat à la présidence.

Vous souhaitez réagir à une actualité, vous exprimer sur un sujet particulier, prendre la plume pour la première ou la énième fois? + 212 est un nouvel espace à investir et il n’attend que vous. Écrivez-nous à redaction@huffpostmaghreb.com