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08/05/2019 11h:47 CET | Actualisé 08/05/2019 15h:15 CET

[+212] Du Maroc à Paris, en passant par Tel Aviv, chemin d'une linguistique nomade

"'Au Maroc, je n’ai jamais eu aucune interaction en arabe', me raconte-t-elle aujourd’hui, cinquante ans après son départ du Maroc, 'comme si l’on vivait entre juifs dans un pays arabe'".

AFP Contributor via Getty Images
Scène de rue dans le "Mellah" de Marrakech, quartier juif de la ville ocre. 

PARIS - En décembre 2012, interviewé par Laure Adler pour l’émission Hors-Champs sur France Culture, le neuropsychiatre et écrivain Boris Cyrulnik s’est souvenu du moment où il a appréhendé pour la première fois, grâce à l’écriture de George Perec, sa “crypte dans l’âme”. Enfant caché durant la Seconde Guerre mondiale, il se décrit “apparemment normal avec, au fond de moi, une crypte”. La clef déverrouillant cet espace creux et réservé – pourtant d’une beauté splendide – n’a longtemps été ni retrouvée, ni recherchée. Les réactions des gens le désemparaient: “ou bien ils éclataient de rire, ou bien ils disaient, arrête un peu de te plaindre, nous aussi on n’avait pas de beurre. […] Je me suis donc dit, autant fermer la crypte, et autant fonctionner avec les gens ‘sur une jambe’, avec la manière de parler, de rire et de travailler qu’ils acceptent.”

Je suis née à Tel Aviv, en Israël. Mes parents sont Israéliens, du moins c’est ce qu’on m’a répété pendant les 14 années que j’ai vécues avec eux. Nous l’étions par le biais de nos prénoms et noms hébraïsés et par la formidable entité fortifiée dont nous faisions partie. Au centre-ville de Tel Aviv des années 1990, loin de toute réalité locale, dans un milieu clos, privilégié, follement américanisé. Là, habitaient quelques milliers des premiers porteurs du prestigieux passeport israélien bleu et leurs descendants, parmi lesquels, moi. Ils croyaient avec dévouement à leur sauvetage de l’échec européen antérieur et de l’échec moyen-oriental à venir. En un sens, ils avaient compris qu’il était impossible de réunir les cultures du monde entier autour d’un traumatisme.

Purs citadins, leurs bouées de sauvetage étaient nombreuses: celle de la laïcité d’abord - qui n’existe plus et n’a jamais existé nulle part ailleurs dans le pays. La bouée la plus importante désormais est celle de l’homogénéité: plus besoin de se définir par la religion, de se réunir autour de l’illogique, de la non-science. Désormais, “nous” (ils) sommes (sont) tous réunis sur ce territoire, sauvés de la menace existentielle, critiques envers le territoire lui-même, dit “pays”.

Il est temps que je vous présente mes parents. Mon père, septième génération à Jérusalem, né en 1950 et devenu de fait le premier israélien de la famille. Sa première langue était l’hébreu, ses grands-parents lui ont parlé en judéo-espagnol, tandis que ses parents maîtrisent cinq langues de la charmeuse Jérusalem multilingue des années 1930: l’arabe palestinien qui a modifié le maigre hébreu bégayant, le français, l’anglais, le russe.

À l’autre bout du monde et une décennie plus tard, ma mère est née à Fès mais elle ne parle pas l’arabe. Elle ne parle que le français. Elle est l’avant-dernière d’une fratrie de sept. N’ayant personne au Maroc, sa famille s’isole des autres langues et des autres gens: toute une partie de sa famille paternelle habitant en France, tandis que du côté maternel tous sont déjà partis en Israël.

La sœur aînée de ma mère prend son indépendance de façon précoce. Elle quitte le navire familial, rejoignant d’abord Tanger, où elle vit dans un internat jusqu’à sa majorité, puis Jérusalem. Elle a le même âge que mon père. “Au Maroc, je n’ai jamais eu aucune interaction en arabe”, me raconte-t-elle aujourd’hui, cinquante ans après son départ du Maroc, “comme si l’on vivait entre juifs dans un pays arabe”. Son hébreu et son français se complètent et ne peuvent exister l’un sans l’autre, tandis que son accent parisien (qu’elle a depuis Fès) s’entend de loin. Elle a visité le Maroc deux fois depuis son départ, tout en étant impressionnée du niveau du français dans la région. Je lui demande si elle a des souvenirs. “Bien-sûr que j’en ai”, elle me répond avec enthousiasme, “je n’ai pas d’amis, mais j’ai des souvenirs à moi”.

Un an après son arrivée à Jérusalem, sa famille décide de la rejoindre. Leur départ est tardif par rapport aux autres vagues d’immigration maghrébine, sans motivation politique ni religieuse. Ils décident, pour une fois, de se rattacher à un endroit auquel ils peuvent appartenir. À dix ans, la fine bulle déjà nébuleuse qui entourait ma mère éclate de nouveau. Elle se retrouve dans une quasi-ville minuscule au nord d’Israël, toujours incapable de parler la langue locale, toujours enfermée dans un français qui ne lui est bon à rien. Elle décide de prendre sa vie en main: lorsqu’à l’école israélienne on lui propose de choisir le français en première langue étrangère (LV1), elle refuse. Pour son baccalauréat, elle se spécialisera en géographie. Toutefois, mes parents ont insisté pour m’inscrire au lycée de l’Alliance française. Ma mère m’a envoyée en Belgique pour pratiquer la langue avec les cousins. Jeune, je me suis installée à Paris après avoir fait des études en Italie car la culture française ne m’était pas étrangère, au contraire. Petit à petit, la langue qui ne lui a jamais été une langue de survie est devenue la mienne.

Depuis mon plus jeune âge, on m’a toujours reproché d’être incompréhensible en hébreu. Entachée de mauvaises intentions, d’accent, d’étrangeté. Le décalage entre mon niveau de maîtrise de l’hébreu et son renvoi psychologique ont tous deux menacé ma vie intime. Ce constat est étrange, voire ineffable, mais mon enfance l’était elle aussi. Ces mots, écrits en langue française, sont à la fois la clef empoisonnée de ma crypte, mon canot de sauvetage et un tiers de ma liberté. Ma liberté se compose de langues. Le français, l’hébreu, l’anglais. Mes langues d’héritage, d’émotion, d’éducation, dont la recette est secrète et les doses se maîtrisent au fur et à mesure de l’expérience. C’est une autoformation épuisante de porter dignement son porte-clefs linguistique. Cela passe par un cursus ingrat, qui n’est sanctionné in fine par aucun diplôme rassurant.

À mon tour, j’ai fui un territoire car j’ai eu peur de ne jamais pouvoir parler la langue locale, malgré mon identité hébraïsée. Une identité reflétée - parmi d’autre critères - dans mon prénom. En Israël, il est difficile de s’appeler Rony. Les gens s’attendent à ce que tu sois une Rony, que tu t’exprimes de cette même manière harmonisée, tantôt monolingue, tantôt colonisée par la culture populaire américaine. Lorsque tu ne donnes pas cette sensation, tu deviens ineffable. En France, il est difficile de s’appeler Rony. Les gens s’attendent à ce que tu sois une étrangère. Lorsque tu ne donnes pas cette sensation, tu deviens ineffable. À Paris, une autre vie s’est créée autour de moi, s’appuyant sur mes différentes identités, malgré l’interdiction de les explorer. Le devenir s’est transformé en vie quotidienne, l’air stationnaire s’est emparé des menaces. Toutefois, la survie est un cheminement assez inflexible qui s’impose sans nécessité.

Enfant, le français était la langue des étrangers que l’on ne parlait que lors des repas familiaux. Dans ma famille élargie, les gens parlaient de la France, de la “famille” là-bas, de l’héritage linguistique autour de Michel Drucker, le dimanche après-midi. Pas du Maroc. Ma mère ne s’y est plus jamais rendue depuis qu’elle l’a quitté. Le fait que son acte de naissance s’y trouve lui paraît même étrange. Son mécanisme de protection est devenu hypersensible, indiquant qu’il y a un danger lorsqu’il n’y en a véritablement aucun, ou bien, lorsqu’il n’y en a plus aucun. Le comportement face à une menace existentielle qu’elle a adopté s’est infiltré sous sa peau et l’accompagne au quotidien, même lorsqu’il n’y a plus de menace. Il est devenu son mode de vie, son savoir-vivre, et le mien.

Ma mère ne pourra pas lire cet article toute seule, ou bien elle ne voudra pas. Elle n’a plus parlé français depuis son arrivée en Israël en 1970. Sa famille lui parle français, et elle répond naturellement en hébreu. Selon elle, sa nature lointaine a été oubliée. À Paris aujourd’hui, elle commande son repas en anglais.