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22/03/2019 17h:16 CET | Actualisé 22/03/2019 17h:20 CET

[+212] Le racisme anti-noir, une réalité bien marocaine qui se perpétue à travers l’humour

"Il n’y a pratiquement rien qui permette aux Marocains de comprendre ce racisme. C’est aussi pour cela qu’il y a tant de déni."

Sadeugra via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Fin des années 1980, à Rabat, je devais avoir huit ans et regardais des clips vidéo de Michael Jackson compilés sur une VHS, chez un ami, dans la pièce commune, le salon dit “marocain”, où il y avait aussi de la famille. À part mon ami et moi qui étions absorbés par les rythmes et les déhanchés de Michael Jackson, personne ne s’intéressait à ce qu’il se passait à la télévision. Une jeune femme, à peine la vingtaine, se tourna vers moi et me dit en darija: “demande-moi pourquoi est-ce que je ne me marierai jamais avec un noir”. Elle dut insister longtemps, car non seulement je ne comprenais pas ce qu’elle me voulait, mais son petit jeu m’intéressait beaucoup moins que la transformation de Michael Jackson en loup garou. Je finis par céder et lui posa cette question bizarre. Dans un éclat de rire elle me répondit: “parce que je ne veux pas accoucher de cafards! (sara9 l’zite)”. Cela fit bien rire une partie des adultes présents. Les autres affichèrent un sourire gêné. 

Moi, je n’avais pas ri. J’avais bien saisi le caractère moqueur mais je crus que c’était de moi dont on riait. Vexé, je rougis, fronçai les sourcils et me concentrai sur la suite du clip. Sur le moment, je n’avais pas fait le lien entre un être humain et un cafard. Surtout qu’à Rabat, les cafards ne sont pas noirs. Et puis, Michael Jackson était une star mondiale dont la plupart de mes camarades étaient fans. Impossible de comprendre du haut de mes huit ans qu’un adulte l’avait réduit à l’état d’insecte vivant dans les égouts. Durant des jours, cela tourna longtemps dans ma tête car j’avais saisi que quelque chose de dégoûtant venait de se produire, mais n’avais pas osé en parler autour de moi.

Quelques années plus tard, au collège, je devais avoir douze ou treize ans, je me souviens que c’était l’année de la première guerre du Golfe, je fus encore une fois confronté au racisme anti-noir. Nous avions formé une bande et un ami, plutôt noir de peau, se faisait souvent appelé “l’3azzi” (le nègre) par certains enfants. Nous trouvions cela insupportable et étions prêts à nous battre pour défendre son honneur. Un jour, dans la cour, quelqu’un lui lança le sobriquet infamant devant nous, ce qui nous énerva. Une dispute éclata et alors que nous demandions des comptes à cet adolescent pourtant plus âgé que nous, il finit par lâcher “quoi, tu veux que je l’appelle sara9 l’zite (le cafard)?”. Un ami, plus bagarreur que nous, lui sauta à la gorge et le roua de coup. Avec les autres copains, alors que nous hésitions entre le taper et retenir notre ami, notre ami insulté essayait, lui, de calmer tout le monde en disant qu’il n’y avait pas d’offense et que les surveillants allaient arriver. Ce jour-là, durant la bagarre, ce fut un flash. Je me suis immédiatement souvenu de la mauvaise blague, dont je pensais, un peu bêtement, être victime, ce qui me dégoûta et me fis honte en même temps.

Ce jour-là, au Lycée Descartes, je compris clairement ce que sont la race et le racisme. Même si ce n’était pas moi qui l’avais subi, je l’ai ressenti dans ma chair. Pour un taux de mélanine plus important on peut être réduit à l’état d’insecte. Finie la communauté musulmane et sa fraternité. Finie les “valeurs de la République” que nos professeurs français nous dispensaient de manière abstraite. Finie la marocanité. Finie même notre appartenance à une pseudo-élite (dont, d’ailleurs, notre bande ne faisait pas partie). La race est une invention permettant à un enfant de se moquer, d’être familier, d’exclure de la communauté des êtres humains celui qui n’est pas de sa race.

À cet âge, je savais déjà que la manière irrespectueuse avec laquelle certaines personnes parlent aux femmes de ménages, aux gardiens de rue, au “petit personnel” comme on dit pour bien signifier leur place sociale, était mal. Je comprenais que cela participait à les exclure du cercle des “braves gens”, des “ouled ness”, et permettait d’en faire des objets. Issu d’une famille de gauche et syndicaliste, on m’avait très tôt sensibilisé à la question des classes sociales et des rapports de domination. Mais je n’avais jusqu’au collège pas fait le rapprochement avec la couleur de peau. Toutes les travailleuses et travailleurs domestiques ne sont pas noires même si c’est le cas pour la plupart. Et nulle trace de cette réalité dans les cours que la France nous dispensait à travers sa “mission”. Pas d’histoire de l’esclavagisme, pas d’histoire de la colonisation qui auraient pu permettre de faire des liens avec ce qu’il se passe au Maroc. Et encore moins d’histoire marocaine. Avec cette prise de conscience du racisme anti-noir, je fis ma propre éducation. Cette année-là, je découvris aussi le racisme anti-arabe. Il était aussi très puissant dans mon école, cette “mission française”. Ce fut évident avec la première guerre du Golfe. Et avec les images de l’oppression coloniale en Palestine, tout cela fini par me convaincre que la hiérarchie raciale était une hiérarchie sociale et géopolitique. Je fus alors bien plus attentif aux propos sur les arabes et les personnes noires de peau. Et je compris très vite que le racisme anti-noir au Maroc trouvait toute sa puissance infamantes dans les blagues et les moqueries.

Me voilà adulte, quadragénaire, et je revis exactement les mêmes choses avec le sketch intitulé “kahlouch” (le noiraud) diffusé dans le cadre du télécrochet “Stand Up” de la chaîne Al Aoula. J’ai encore beaucoup de mal à concevoir pourquoi cela fait rire une partie des Marocains. Moi, cela me donne plutôt envie de vomir. Sauf que cette fois-ci, j’ai les mots pour expliquer, pour dénoncer. Cette fois-ci, je suis docteur en sociologie et plus un enfant choqué par les moqueries des adultes. Et si parfois on peut l’avoir l’impression d’être un peu isolé, de tels moments permettent aussi de se rendre compte que beaucoup de personne sont choquées par ce racisme anti-noir et que de nouvelles voix s’élèvent.

Comme celle du rappeur Ayoub Banna, alias Fantome. Sa réponse mérite d’être entendue. Sa vie aussi. Il en a fait des morceaux de rap. Comme avec “Azul”, pour répondre aux Marocains qui ont ri aux éclats au sketch raciste.

Je suis allé le rencontrer. Derrière le talentueux rappeur, j’ai vu les cicatrices que les moqueries racistes ont laissées. C’est pour cela qu’il a répondu au sketch: “c’est toute ma vie”, me dit-il, “les sobriquets et les moqueries racistes… et quand on s’offusque on se voit objecter que c’est pour rire, qu’on n’a pas le sens de l’humour”. C’est pour cela qu’il introduit et finit ces morceaux par “chkikou men lkhal” (chkikou du noir) pour mettre en lumière ce racisme anti-noir. Chkikou est une formule pour éviter le mauvais œil ou un problème et c’est ce que faisaient les enfants qui le saluaient en croisant les doigts pour que le “noir” et le “blanc” ne se mélangent pas. C’est pour cela que son nom de scène est Fantome. Parce qu’à l’adolescence, pour éviter tout ça, il préféra ne sortir que la nuit. “Je pensais alors que la nuit, on avait tous la même couleur”. Sa grand-mère, chez qui il vivait, disait de lui qu’il était habité par un djin. Que c’était un fantôme… 

À l’école et dans son quartier populaire, Sidi Bernoussi à Casablanca, il fut dès le jeune âge confronté aux moqueries racistes et aux sobriquets infamants: “salut le nègre”, “comment ça va le charbon?”, “eh, mais où as-tu mis l’esclavagisme?”, “tiens, voilà le noiraud”, “fais pas ton cafard” etc. Il avait intériorisé ces moqueries au point de finir par les trouver normales… jusqu’à l’adolescence où une professeure de collège en fit son souffre-douleur. Avec une de ses camarade de classe, elle aussi noire de peau, ils ont subi ses moqueries racistes et sa méchanceté devant la classe. Cela faisait beaucoup rire les enfants. Cela faisait beaucoup pleurer la jeune fille. Il avait alors décidé d’en rire encore plus fort en tenant tête à la professeure raciste afin de ne pas lui donner le plaisir de le voir souffrir. À chaque fois, elle le renvoyait pour insubordination. Le proviseur savait ce qui se passait mais préférait minimiser les faits, d’un côté en ne lui donnant pas de punitions supplémentaires et d’un autre en essayant de le convaincre que ce n’était pas grave, que ce n’était que de l’humour.

C’est à partir de ce moment qu’il se mit à prendre conscience pleinement du racisme anti-noir et à faire des recherches. Parce qu’à l’école publique marocaine, nulle trace de notre passé esclavagiste. Nulle trace du féodalisme. Nulle trace des marchés aux esclaves. Nulle trace de l’histoire des populations noires du Draâ. Rien, ou presque, sur l’Afrique. C’est donc sur le web qu’il découvrit l’esclavagisme et la traite négrière européenne et américaine. Le racisme et la négrophobie en Europe et en Amérique. Rien, ou presque, sur le Maroc, mais cela lui donna quand même des arguments pour résister. Puis, pour écrire, des mots sur les maux. Sa conscientisation se fit beaucoup grâce au Hip Hop. La scène locale lui donna des arguments contre la hogra (l’humiliation) liée aux classes sociales, mais rien sur le racisme anti-noir.

Il n’y a pratiquement rien qui permette aux Marocains de comprendre ce racisme. C’est aussi pour cela qu’il y a tant de déni. C’est aussi pour cela qu’il se cache dans les blagues et les sobriquets. Parce qu’on ne veut pas voir que ces mots blessent. Parce qu’on ne veut pas comprendre que l’esclavagisme a créé une hiérarchie raciale qui continue aujourd’hui de peser sur la société marocaine, comme le lien quasi-féodale qu’entretiennent les nassiri de la vallée du Draâ sur les “haratine”.

C’est une page de notre histoire à écrire. Certain commence à le faire, comme l’excellente recherche de Chouki El Hamel qui vient d’être traduite en français dans une publication marocaine aux éditions la Croisée des Chemins intitulée “Maroc Noir. Une histoire de l’esclavage, de la race et de l’Islam”. Ce sont de tels travaux qui nous permettront de mieux lutter contre ce racisme insidieux. Et en attendant d’en avoir plus et de pouvoir les enseigner dans nos écoles, nous pourrions au moins prendre la peine d’écouter ce que nos sœurs et nos frères noires de peau, les Marocains mais aussi celles et ceux venus d’Afrique subsaharienne, pensent de ces blagues. Peut-être que si nous écoutions leur souffrance, nous cesserions de rire grassement…

Écoutons alors le refrain de la chanson “Azul” de Fantome qui se montre à la lumière, enfin, après avoir préféré l’ombre et la nuit :

 

F blad l7mar ou lkhdar

La kenti k7al rak mou3a9

Kigoulou fik gha li bghaw

L3onsourya gha b’dahk

T9dar tji men Zou7al

Igoulo 7na b7al b7al

Lakin dima fou9 lard

Mouchkil l’byad ou l’k7al

 

Au pays du rouge et du vert (couleurs du drapeau du Maroc)

Si tu es noir tu es handicapé

Ils disent de toi ce qu’ils veulent

Pour eux, le racisme c’est de l’humour

Tu peux venir de Saturne

Ils disent que nous sommes tous pareils

Mais après toujours sur terre

Le problème reste le blanc et le noir

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