LES BLOGS
18/06/2019 15h:40 CET | Actualisé 18/06/2019 15h:40 CET

[+212] "Raconte-moi une histoire ou je te tue"

"Je râle souvent sur la médiocrité de certaines publicités. Elles ont le pouvoir de perpétuer des stéréotypes pour vendre."

GETTY IMAGES
L'esclave Morjana tue le capitaine lors d'une scène de danse de "Ali Baba et les quarante voleurs", un conte des Mille et une nuits. Lithographie d'après un dessin de Carl Offterdinger (peintre allemand, 1829-1889), publiée vers 1890.

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Paris, le mois de juin est bien entamé. Il pleut et il va falloir s’y faire. Dans mes mails, une invitation au voyage parmi d’autres. Celle-ci me nargue particulièrement. Transavia, compagnie low-cost du groupe Air France-KLM, dessert un certain nombre de destinations en Méditerranée, notamment le Maroc via Agadir, Casablanca, Essaouira, Fès, Marrakech, Nador, Oujda, Rabat et Tanger. Chez Transavia, on ne fait pas les choses à moitié: “Pour 54 euros, partez vivre les mille et une nuits!” Ils m’assurent que je vais être “babouche-bée” par leurs prix.

Je râle souvent sur la médiocrité de certaines publicités qui, à notre époque, se décline sous tout autant de formes et de supports que les publicités elles-mêmes. Elles ont le pouvoir de perpétuer des stéréotypes, de genre notamment, pour vendre des voitures, du maquillage, des assurances et autres, et celui de capitaliser sur les idées reçues sur un groupe ou de jouer sur la culpabilisation du public pour vendre. Parfois je pense aux (M)ad Men qu’on paye pour écrire des bêtises, petites, moyennes et grandes et c’est en général à ce moment précis que je m’énerve vraiment.

Si “babouche-bée” est un jeu de mot qu’on peut soit peu aimer soit ne pas aimer du tout, il reste anodin et relativement adéquat. Au Maroc, on porte des babouches. Pas que bien sûr, mais on en porte, on en achète, on en vend. C’est la référence aux “Mille et une nuits” que je trouve problématique. Ce n’est évidemment ni la première ni la dernière, mais cette fois-ci, sans véritable raison spécifique, peut-être juste par accumulation, j’ai envie d’y réagir. Et je saisis l’occasion de le faire ici. Ce n’est pas grave de parler des “Mille et une nuits” à tout va. Rien n’est jamais grave, jusqu’à ce que ça le devienne. Dans ce cas précis, je trouve la référence inappropriée et stigmatisante.

Les “Mille et une nuits” viennent de loin, de très de loin. Dans la préface de ces contes pour La Bibliothèque de la Pleïade, l’histoire des “Mille et une nuits” est celle d’un mouvement constant. Ces contes d’origine persane, nés sur un autre continent, vont voyager du fait de leur traduction et transcription en arabe au Moyen-Âge pour devenir une référence de littérature dont l’utilisation est devenue quelque peu assommante à ce jour.

Dès qu’on se réfère à une forme d’orientalité, factuelle ou projetée (l’Afrique du Nord est souvent absorbée à tort dans cet “orient” vu d’Europe), elle apparaît. Shéhérazade et ses mille et une histoires. Comme si elle était toujours là, cachée quelque part, prête à ressurgir dès qu’on appuie sur le buzzer. Ou plutôt qu’on appuie sur le buzzer pour nous. Comme si elle était la seule et l’unique, la référence ultime qu’on dégaine à tout va et qu’on assaisonne à toutes les sauces. Qu’on parle de billets d’avion pour le Maroc dans ce cas précis, d’un massage dit oriental, d’un caftan, d’une parure, dès qu’on parle de fleur d’oranger, de pistache, de danse orientale, d’un mariage, d’une cérémonie et j’en passe, je suis certaine que vous pouvez compléter la liste sans moi.

Quand tout est “Mille et une nuits”, un anoblissement subi opère. Le fantasme dépasse les objets inanimés pour venir s’appliquer aux êtres humains et aux femmes en particulier. Dans cette même histoire que certains choisissent de raconter, nous devenons, inévitablement, des “princesses des mille et une nuits”, notamment à chaque occasion qui implique un effort vestimentaire.

De cette créature hautement fantasmée il sera difficile de donner une définition exacte aujourd’hui (je suis preneuse des vôtres d’ailleurs), mais une chose est sûre: elle est inégalement, injustement calquée sur Shéhérazade. De cette princesse-là, le grand public ne retient ni la résilience, ni la créativité, ni la force, mais une sensualité acclamée, qui serait innée et à même de se déployer en toutes circonstances, une ambivalence de comportement qui se situe quelque part entre la soumission et la défiance.

Le monopole des “Mille et une nuits” appauvrit les contenus et les discussions qui en découlent – il nous fait tourner en rond. La systématisation d’une référence fige, elle enferme une population plurielle, changeante, mouvante, comme une fleur qui sèche et meurt dans un livre. Elle lui nie le droit de penser et se penser au delà du conte.

Aux publicitaires de Transavia et aux autres, il serait peut-être utile de concocter une liste de lecture pour les vacances, précisément pour donner des vacances à toutes les princesses de mille et une nuits.

Vous souhaitez réagir à une actualité, vous exprimer sur un sujet particulier, prendre la plume pour la première ou la énième fois? + 212 est un nouvel espace à investir et il n’attend que vous. Écrivez-nous à redaction@huffpostmaghreb.com