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27/04/2019 15h:35 CET | Actualisé 27/04/2019 15h:35 CET

[+212] Le goût amer des fraises

"Elles ont perdu leur emploi, le visa qui va avec et sont contraintes d’attendre que la justice fasse son travail, loin de leurs familles et les proches, sans revenus".

ABDELHAK SENNA via Getty Images

Dans les supermarchés, j’ai un faible pour les étalages de fruits dits “exotiques”. Leurs formes, leurs couleurs ont toujours attiré mon regard parce qu’elles détonnent avec ces endroits terriblement aseptisés. Jusqu’à aujourd’hui et même si je n’en achète pas, je m’arrête souvent devant ces fruits “exotiques” simplement pour lire les noms des contrées lointaines desquelles ils viennent, ou les deviner quand ils sont écrits de façon plus ou moins lisible sur des petits panneaux en ardoise.

Qu’est ce qu’ils font posés là? Ils n’ont pas vraiment leur place dans ces cageots, on dirait qu’ils se sont perdus en route. Elle est très longue leur route et c’est précisément ce qu’on leur reproche aujourd’hui. Venus du Pérou, de Madagascar, du Sénégal, du Brésil, du Mexique, je me suis souvent demandé si les gens qui les achetaient mangeaient vraiment ces fruits ou si les ananas, les noix de coco, les pomelos, les mangues et autres servaient juste à agrémenter les plateaux de fruits des tables bourgeoises, à Paris ou à Rabat. Aujourd’hui, les injonctions écologiques à consommer local, à respecter le calendrier des fruits et légumes de saison vient accabler davantage le sort de ces fruits immigrés et jetlagués desquels je perçois une certaine mélancolie.

A une époque, celle où j’ai grandi, les fruits rouges étaient des fruits exotiques au Maroc. Du moins pour moi. En français, je ne m’aventurais pas à tenter de différencier les cassis des groseilles ou les mûres des myrtilles et en arabe, il n’y avait un seul mot pour les désigner toutes et c’était bien pratique. Dans mon enfance, ces fruits n’avaient d’existence que dans les livres de la Bibliothèque Rose, les gâteaux que je faisais faire à Adibou sur Windows 1997 et dans les confitures. Dans une publicité culte des années 1990 de la confiture de fraises Aicha, le Maroc ressemble à la Suisse et Aïcha à Heidi. Avec son panier en osier et ses nattes à rubans, elle chantonne gaiement tout le long de sa cueillette de fraises.

Il y avait quelque chose de vraiment exotique autour des fraises, seul fruit rouge devenu progressivement accessible au royaume des agrumes avant la framboise récemment. Même quand elles sont rentrées dans ma vie, les fraises ont gardé ce je ne sais quoi d’étrangeté et de délicatesse qui leur conférait une place particulière dans mon imaginaire, une capacité à me transporter, le propre même de l’exotisme candide et ignorant. En 2001, sur M6 Music, j’adorais regarder la chanteuse Alizée manger des fraises goulûment sur la nappe immaculée de son pique-nique champêtre. L’innocence des fruits s’était évanouie dans la nature mais leur exotisme, lui, avait gagné en force dans cette mise en scène bucolique d’une campagne française gourmande, en petite robe Vichy.

Le fait est que je ne me suis jamais demandé comment les fraises arrivaient dans mon assiette jusqu’à ce que je lise, très récemment, une enquête révulsante du Guardian, qui a été relayée dans d’autres publications jusqu’à la presse féminine, sur l’exploitation et les agressions sexuelles subies par des cueilleuses de fraises saisonnières marocaines à Huelva, en Andalousie. J’ignorais aussi que l’Espagne se hissait au rang de premier exportateur européen de fraises: 400.000 tonnes d’or rouge par an, 580 millions d’euros.

Mon but ici n’est pas de relater les faits, ce n’est pas mon rôle et des articles très fournis existent à ce sujet. Ce groupe de travailleuses saisonnières dans les champs de fraises, a porté plainte et attend depuis 10 mois d’être entendu par la police espagnole. Leurs accusations de viol et d’agression sexuelles ont été réduites à du harcèlement, par manque de preuves. J’ignore comment cette affaire sera résolue et si elle fera bouger les lignes mais je sais que ces femmes ne sont ni les premières ni les dernières victimes de ce système. Elles ont juste été les premières à avoir l’insolence de réclamer leurs droits et elles paient leur courage au prix fort. L’une d’entre elles a déclaré dans l’enquête du Guardian, que sa plus grande erreur, après celle d’être partie en Espagne, était d’avoir dénoncé les faits aux autorités espagnoles. L’illusion de justice leur a valu une double peine.

Factuellement, en Espagne, elles ont perdu leur emploi, le visa qui va avec et sont contraintes d’attendre que la justice fasse son travail, loin de leurs familles et les proches, sans revenus. Symboliquement, au Maroc, déconsidérées et humiliées par le scandale, certaines ont été répudiées par leurs maris. Ce qui m’a frappé à la lecture des faits, c’est la vulnérabilité extrême, à caractère intersectionnel (femmes rurales immigrées issues de milieux modestes, mères de familles avec plusieurs personnes à charges, analphabètes, non-hispanophones) érigée en système d’exploitation et d’abus en tous genres, permettant un esclavage on ne peut plus contemporain.

Cette histoire est venue fracasser l’exotisme de mes fraises d’un coup, très fort. Elle a levé le voile sur le gouffre qui existe entre une certaine esthétique pastorale et une réalité sordide. Après leur innocence, mes fraises ont perdu leur exotisme. Celles qui les cueillent sous serre, exposées aux pesticides et à la chaleur, accroupies pour 40 euros par jour à envoyer à leurs familles s’appellent Samira, Aicha, Fatima ou Halima. Elles sont devenues familières grâce à la force de leur histoire. C’est probablement à elles que je penserai la prochaine fois que je serai devant un étalage de fraises.