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06/04/2019 17h:28 CET | Actualisé 06/04/2019 17h:28 CET

[+212] Le deuxième sexe, éternel second?

"Il y a quelque chose d’inexorablement frustrant à lire une analyse sociétale critique qui a 70 ans et dont la majorité des affirmations se vérifient encore."

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Un court séjour à Arles, ville d’art et d’histoire, m’a donné envie de flâner. C’est Baudelaire qui en parle dans “Le Peintre de la vie moderne” comme le fait d’”être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde”. Dans ma flânerie, j’ai réussi à faire ce que j’ai de plus en plus de mal à placer dans mon quotidien parisien ultra-séquencé, parce que nos rythmes sont dictés presque exclusivement par un objectif d’optimisation du temps. J’ai lu, tranquillement, pendant des heures. Quand le temps est bon et que le ciel est bleu, comme dans la chanson, passer à une autre temporalité se fait plus sereinement

Récemment, je me suis plutôt intéressée à celles que l’on appelle les nouvelles voix du féminisme et dont j’aurai probablement l’occasion de parler dans des textes à venir. “Feminism was not invented by American women, c’est la penseuse, écrivaine et médecin égyptienne Nawal El Saadawi qui a jugé utile de le rappeler sur Channel 4 News. Ces féministes là sont issues de communautés et de milieux moins visibles, moins audibles que celles que certain.e.s ont décidé de placer comme des “références”. En 2017, en regardant le documentaire “Ouvrir la Voix” d’Amandine Gay sur les femmes noires en France issues de l’histoire coloniale européenne en Afrique et aux Antilles, en écoutant ces femmes, je me suis retrouvée dans une partie non-négligeable de leur propos au point que j’ai pris des notes pendant le film. Je n’avais pas forcément envisagé que les choses se passent comme ça à vrai dire. Et pourtant. Dans ce film, on parle aussi d’intersectionnalité, de discriminations, de parcours de vie pluriels et de l’urgence de s’approprier ou se réapproprier la narration, ou du moins la sienne. Exactement ce que j’essaye de faire ici, et ailleurs, à ma modeste échelle.

Pour changer, j’ai “perdu du temps” à lire un de ces classiques justement, ”Le Deuxième sexe” dont on m’a parlé mille fois sans que je prenne le temps de lire autre chose que des extraits ici et là. C’est chose faite désormais. Il y a 70 ans, à la sortie du livre, 22.000 exemplaires sont vendus dès la première semaine et Simone de Beauvoir défraye la chronique. Moi, je n’ai pas de formation en gender studies et je fais de mon mieux pour apprendre toute seule comme une grande parce que ces questions me traversent et m’intéressent. Mon absorption du contenu de l’essai s’est forcément faite plus lentement que celui d’une de ces vidéos de 3 minutes dont notre époque raffole et qui simplifient (pour le meilleur ou pour le pire) des problématiques complexes. J’ai senti, graduellement, une colère monter en moi, sans être véritablement capable de l’expliquer tout de suite. Quelques jours plus tard, elle a décanté.

Il y a quelque chose d’inexorablement frustrant à lire une analyse sociétale critique qui a 70 ans et dont la majorité des affirmations se vérifient encore. Je ne dis pas cela pour nier une avancée des droits, certaine, bien qu’incomplète, notamment chez nous, ou la mise en avant de certains symboles dont on est friands aujourd’hui parce qu’on peut les immortaliser, les hashtagger. Je souligne davantage un état de fait, celui des mentalités, qui elles semblent avoir bien peu progressé vers une égalité de conception et de perception entre les hommes et les femmes.

“L’homme se pense sans la femme. Elle ne se pense pas sans l’homme”, est peut-être la façon la plus limpide de résumer le propos de Simone de Beauvoir dans “Le Deuxième Sexe”. Alors que l’homme est posé comme la norme, la femme dans tout ce qu’elle est, est “alourdie” par ce qui la rend spécifique, différente de cette même norme, autoproclamée mais bien intégrée. Nous en sommes encore là, invariablement là, dans tellement de considérations du quotidien, dans nos petites comme dans nos grandes décisions à prendre.

Il serait très ambitieux ici de revenir en détail sur chacune des observations de Simone de Beauvoir ou des analyses qu’elle fait dans son livre, mais il y a, par delà le discours, deux éléments positifs que j’emporte volontiers de cette lecture, deux leçons. Une fois n’est pas coutume, ces deux leçons ne sont pas directement liées au cadre strict de [+212], elles le dépassent en s’inscrivant au delà d’une ou même plusieurs identités nationales, qu’elles soient physiques ou symboliques. Pour autant, il me semble qu’elles embrassent le propos originel de ce projet, celui que j’avais résumé dans le triptyque suivant en septembre 2018: “L’envie de raconter ses propres histoires (…) la frustration de se voir simplifié.e.s (…) Le malaise, récurrent (…) autour de l’incapacité à embrasser sa position de fait, perçue d’emblée comme bancale, illégitime.”

La première leçon de Simone de Beauvoir, c’est son effort évident de lucidité et de critique de la société à laquelle elle appartient, qu’elle fait depuis sa position de femme, urbaine, éduquée et privilégiée. Le second est lié de très près à ce même choix qu’elle a fait. Le discours de Simone de Beauvoir est animé par un idéal de liberté et non un idéal de bonheur. Si aujourd’hui “le spleen n’est plus à la mode”, le bonheur est posé partout comme un objectif simple que l’on peut acheter, s’offrir, offrir, de façon plus ou moins directe, à travers divers artifices et subterfuges de notre monde moderne et capitaliste.

Cette quête de liberté, plutôt que de bonheur, dans la lutte pour ses droits en tant que femme mais plus largement comme principe de vie résonne particulièrement en moi. Peut-être parce qu’on commence à peine à palper la valeur de la liberté, dans toutes ces déclinaisons, quand on ne l’a pas toujours eue partout, quand on ne l’a jamais prise pour acquise. Par la force des choses.