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04/03/2019 09h:41 CET | Actualisé 04/03/2019 10h:07 CET

[+212] La bourgeoisie marocaine: une histoire de maux et de mots

"Si nous sommes bien tous Marocains, certains parmi nous bénéficient d’un privilège, une langue qui suggère que l’on a sa place au sein d’un cercle jalonné avec soin".

undrey via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

“Tu sais parler arabe, toi?”

Depuis toujours, c’est souvent face à cette interrogation très maligne que tous les sentiments d’appartenance auxquels j’ai été confrontée m’ont gaillardement trahie. Les corollaires de la question sous ses apparences candides, je ne les avais que peu soulevés jusqu’à aujourd’hui, car il est établi: si nous sommes bien tous Marocains, certains parmi nous bénéficient d’un privilège, une langue qui suggère que l’on a sa place au sein d’un cercle jalonné avec soin.

Contrairement à nos voisins Tunisiens ou Algériens, je remarquais de manière graduelle, au fil de mes expériences, que c’était uniquement pour nous autres, Marocains, un marqueur. Je repensais alors à la honte que j’avais à écouter des rythmes trop lents ou rapides en langue arabe à la radio tandis que je suppliais mon chauffeur de changer de disque, car mes oreilles n’y semblaient pas accommodées. Je voyais en l’arabe une marque d’exotisme et non le révélateur d’une identité.

Cette digression sur la langue, fondamentale pourtant, m’amène à m’exprimer sur ce sujet plus global encore: la bourgeoisie. Qu’est-ce qui peut distinguer un bourgeois d’un non-bourgeois à une époque où les termes bobos, bourgeois bohème ou encore beurgeois fleurissent? La bourgeoisie marocaine est-elle un terme pertinent pour définir un ensemble hétérogène d’individus au sein d’un milieu social donné ou n’est-ce qu’une expression élaguant une réalité bien plus complexe qu’elle nen a l’air?

À la lecture du ”Côté de Guermantes″, troisième tome d’À la Recherche du Temps Perdu, œuvre-fleuve du célèbre Marcel Proust, je ne pouvais ignorer les différentes stratégies établies par le narrateur afin de finalement franchir le seuil sacré du salon de la Duchesse de Guermantes. Celle qui l’avait tant évité pour des motifs liés entre autres — à sa généalogie, l’avait finalement coopté au grand dam des convives qui recherchaient si celui-ci était honoré, par conséquent, de ”titres tout à fait extraordinaires ”1. Cette réflexion hypothétique d’un personnage, inventée de toutes pièces par le narrateur, semblait selon moi refléter une réalité parallèle un siècle plus tard, de l’autre côté du miroir méditerranéen.  

Il n’existe pas à proprement parler d’aristocratie marocaine, bien que des distances sensibles brisent en mille morceaux cette classe informe nommée ”bourgeoisie”. Le mot usé qualifie aussi bien la nouvelle richesse établie au Maroc depuis peu, que les anciennes grandes familles fassies ou encore la nouvelle classe moyenne. Un si petit mot, doté de nombreux sous-entendus idéologiques, de connotations ne s’apparentant en rien à une déférence, s’emploie a contrario selon le contexte et le groupe d’individus désigné. Demandez à un bourgeois de Fès ce qu’il pense de la nouvelle classe économique régnante au Maroc: en général, de ses avis ne découleront que du dédain, et au mieux, une reconnaissance à demi avouée de son travail de longue haleine, ou tout simplement de la magnificence des biens matériels qu’elle thésaurise.

La bourgeoisie marocaine englobe et désigne ainsi une partie de la population plus aisée financièrement qu’une autre, délaissée par les pouvoirs publics, c’est établi. Mais encore, quelles caractéristiques distinguent ces deux, trois, dix types de bourgeois qui semblent se maudire en silence?

Tout comme je l’affirmais au tout début de cet écrit, la langue est un moyen insoupçonné qui permet à chaque Marocain de (malheureusement) connaître la place qui lui a été assignée et, cette problématique même se sensibilise au niveau de la généalogie. Ainsi, une personne s’exprimant parfaitement en français pourrait potentiellement faire partie de ce cercle, néanmoins, celui-ci se resserre sensiblement et davantage lorsqu’il s’agit d’évoquer si les parents ou les grands-parents eux-mêmes de cet individu ont également l’usage de la langue.

Ainsi, s’il n’existe pas à proprement parler d’aristocratie marocaine, car elle n’a pas été fondée par des écrits, hormis une parenthèse incluant les familles chrif¨ qui ont la particularité de bénéficier d’une ascendance prophétique, celle-ci a été d’une certaine manière, déterminée plus ou moins aléatoirement par les Français en choisissant quels seraient les fils de notable dignes de pouvoir bénéficier d’une éducation au moins partiellement française, et d’effectuer une partie de leur cursus universitaire en ”Métropole ”. Énigmatiques étaient leurs choix, justifiés ni exclusivement par l’ampleur de la richesse de ces familles, ni par leur généalogie prophétique, bien que certains jeunes garçons (le plus souvent) bénéficiant de ce statut ont été sans surprises ” élus”. Il en découle que ces individus bénéficiant d’une éducation française ont pris le parti de bien souvent envoyer eux-mêmes leurs progénitures à l’étranger et ainsi de suite.

Néanmoins, n’est pas seule bourgeoisie la frange de la population qui se reconnaît par l’usage de la langue française, il y a aussi celle jugée sévèrement par la première comme une classe de parvenus qu’elle trouve aisée à identifier. De manière caricaturale, ce sont les exclus de la tribu, ceux qui ne partageraient pas le même socle culturel que les précédents, car trop tard rendus sensibles à la culture européenne sacro sainte, seule légitime encore, plus de soixante ans après l’indépendance du Maroc. À cette culture européenne non partagée, ce sont les petits détails qu’elle ne semble pas assimiler dont les femmes sont le plus souvent les garantes qui les distingueraient : souab qui consisterait à offrir tels gâteaux et à tâcher de les apposer sur des plateaux en argent ou encore à limiter l’écoute de la musique arabe à el ala (nldr: musique andalouse) à titre d’exemple. À l’injonction de ne pas méconnaître la culture européenne s’ajoute une autre: celle d’être en mesure de reconnaître des codes historiques inhérents à une population citadine historiquement déterminée. De ce fait, le parallèle entre la France de la Belle Époque, à l’aube de la colonisation et le Maroc se resserre dans la mesure où cette opposition évoquée semble si impeccablement décrite encore une fois par Proust, peignant les membres de l’aristocratie comme ceux qui ”[n’]étaient pas seulement d’une qualité de chair, de cheveux, de transparent regard, exquise […] mais [qui] avaient une manière de se tenir, de saluer, de regarder […] par quoi ils étaient aussi différents en tout cela d’un homme du monde quelconque »”2.

Ainsi, ce même ensemble bourgeois n’est pas seulement non hétérogène: il en ressort également un antagonisme indéfectible. D’un côté une élite cultivée, car confinée au sein d’un entre-deux impossible à résoudre congestionné par une double culture, toujours cristallisée dans son rôle d’”émancipateur culturel ” et de l’autre côté, un amas de bourgeoisies multiples qui suscite une peur pour la première, car “tentaculaire” et grandissant. Cet “amas”, autre pan de la bourgeoisie, aurait également pour particularité de porter aujourd’hui le rôle de bouc émissaire: ces pléthores de bourgeoisies seraient, de ce point de vue propre à la bourgeoisie première, l’une des causes de la décadence d’un Maroc qui se serait, d’après ce point de vue, ruralisé, islamisé à outrance et par-dessus tout arabisé malgré tous les bienfaits économiques que ces propriétaires terriens ou self-made-men apporteraient à l’économie nationale. Par ce bilan bien cynique, une seule échappatoire est possible, l’argent à outrance qui mènerait vers d’autres aspirations: un respect pour la culture d’élite qu’ils n’ont pas reçu plus jeunes et l’acceptation de leurs lacunes vis-à-vis des bourgeois originels. 

Ce bilan jonché d’orgueils, de préjugés les uns vis-à-vis des autres, chaque bourgeois à sa manière les distingue un peu plus, à cause des regards que chacun pose sur son prochain. De fait, si l’on souhaitait apporter à cette brume sociologique un regard plus scientifique, le premier pas pour les définir serait de les identifier par des noms tout comme la France d’une Belle Époque qui distinguait encore les familles issues de l’aristocratie de celles qui ne sont que bourgeoises par leurs fonctions et leurs richesses, ou encore de celles dites anoblies par la robe ou l’épée. 

Mais ce geste, d’apposer de nouveaux termes, est-il souhaitable? Car à la première question posée, j’en poserais une dernière: doit-on encore exclure par le langage tandis qu’il est d’ores et déjà l’un des principaux facteurs de division de notre société marocaine et, qu’il tend à ostraciser de manière plus violente encore les non-bourgeois, les plus démunis, ceux qui n’auraient en somme, plus rien?

1 Marcel Proust, Le Côté de Guermantes II, Paris, Gallimard, 1988, p. 116.

2 Marcel Proust, Le Côté de Guermantes II, Paris, Gallimard, 1988, p.125.

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