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20/11/2018 18h:03 CET | Actualisé 22/11/2018 09h:57 CET

[+212] J’ai pris la meilleure décision de ma vie le jour où j'ai arrêté de réfléchir à mon avenir

"En se concrétisant, c'est comme si ma reconversion prenait une toute autre dimension, comme si on était passé de 'fchouch' à 'courage' et 'inspiration'".

Pixabay/Creative Commons

PARIS - Longtemps, j’ai suivi le parcours assez classique d’une élève studieuse. Sans être une acharnée de travail, je faisais mes devoirs et apprenais mes leçons. J’ai passé un bac ES obtenu avec mention et la sainte trinité, enfin la nôtre, devait logiquement suivre: grandes études, grande carrière et (grande?) famille.

Quoi qu’il en soit, très jeune, l’envie de sortir des sentiers battus me titillait: je voulais faire des études de psychologie pour me spécialiser en criminologie, mais en même temps je rêvais d’être styliste ou encore danseuse. Comparé à la plupart de mes amis/camarades, j’avais la chance d’avoir des parents qui m’encourageaient à suivre la voie que je voulais ”à condition de donner le meilleur de moi-même”. Et pourtant, je ne l’ai pas fait. J’avais peur. Peur de ne pas réussir. Quand j’y repense, c’est fou de se dire ce genre de choses à 16-17 ans. Malgré tout le soutien de mes parents, la pression sociale avait réussi à prendre le dessus.

J’ai donc décidé de faire des études. Et surtout des études moins risquées que criminologie, dont j’ai été dissuadée, à tort, par de nombreuses personnes, notamment le conseiller de (dés)orientation. J’ai choisi d’étudier à Sciences Po, une école qui m’a parue être une lumière au bout du tunnel de l’indécision, en me permettant de ne pas avoir à faire un choix de spécialisation avant le master, d’hésiter encore. Pour une jeune fille de 18 ans qui n’avait aucune idée de ce qu’elle voulait faire dans la vie, c’était une aubaine!

Bachelor, Erasmus à Rome, Master, année de césure, des stages à n’en plus finir à Rabat, Paris, New York et Vienne. Sans rentrer dans tous les cheminements, j’ai finalement obtenu le premier graal: le CDI - dans un cabinet de conseil, en pleine galère de changement de statut à cause de la circulaire Guéant alors en vigueur. Difficile de faire plus stéréotypé pour une Marocaine venue faire ses études en France!

Et j’ai découvert le marché du travail français, les expressions corporate, les séminaires et surtout le stress. Je ne parle pas du stress des examens pendant les études, non, le vrai stress qui prend une toute autre ampleur quand on ne fait pas un métier qui nous plait. Dans mon cas il s’est clairement manifesté sur un plan physique (problèmes de peau, troubles du sommeil…) et a impacté mes relations personnelles: j’étais plus irritable, moins patiente et constamment fatiguée. J’ai passé près de 4 ans au sein de ce cabinet de conseil, et j’en suis ressortie épuisée. Physiquement et moralement. Et c’est justement lorsque j’étais consultante qu’une amie m’a conseillé d’aller voir un hypnothérapeute. Comme beaucoup, je ne connaissais que l’hypnose de spectacle, mais j’ai découvert une thérapie nouvelle, différente, et hautement efficace. J’y reviendrai plus tard. Mes parents voyaient à quel point j’étais malheureuse mais ne pouvaient concrètement rien faire pour moi. Donc ils ont fait exactement ce dont j’avais besoin: me laisser le temps. Le temps de me reposer, le temps de réfléchir, le temps de réapprendre à me projeter à nouveau.

Parce que ce qu’on ne nous dit pas, c’est que pour beaucoup d’entre nous, on se lance dans une course infernale avec des objectifs déterminés à l’avance, pour éviter justement de s’arrêter en cours de route et reprendre son souffle: “travaille bien à l’école comme ça tu pourras faire S, puis avoir ton bac avec mention, pour faire les études que tu veux, obtenir un master, puis un CDI, puis la nationalité française”… et après, je fais quoi? Si toute ma vie je savais ce que j’avais à faire jusqu’à 25-27 ans, je me suis retrouvée – une fois tous les obstacles franchis – sans savoir où aller.

J’ai donc cogité, pendant 6 mois j’ai cogité. Bilan de compétences, nuits blanches, networking, rencontres, cafés, comparaison de scénarios de vie… et toujours autant dans le flou au bout de 6 mois. J’ai alors pris la meilleure décision que j’aurais pu prendre: arrêter de réfléchir à mon avenir pendant quelques temps. Un été plus tard, je me réveille un matin et je me dis: “je vais faire une formation d’hypnose!”

Ce n’est pas parce qu’on arrête consciemment de réfléchir à quelque chose que l’inconscient ne fait pas son travail. Je suis intimement convaincue d’ailleurs que l’inconscient travaille de la manière la plus optimale quand il n’est pas parasité par les pensées conscientes. Alors oui ce matin-là, j’ai eu comme une révélation: je me suis rendue compte que sur ces derniers mois, les seules fois où je parlais passionnément d’un sujet, il s’agissait d’hypnose, alors pourquoi continuer à reporter l’évidence?

Nul doute qu’il s’agissait d’un métier plus risqué, sans la sécurité d’un salaire qui vient toquer à la porte de mon compte bancaire tous les mois. Mais à côté de ça, j’avais la possibilité de gérer mon temps comme je le souhaite et de travailler sur des problématiques qui me passionnent. Parce qu’au final, nous passons 80% de notre temps au travail, et si c’est pour se réveiller tous les matins la boule au ventre et passer des journées qui nous semblent interminables, à quoi bon? Il était hors de question pour moi de retrouver un travail lambda et d’y laisser ma santé, ma bonne humeur et ma relation avec les personnes les plus importantes à mes yeux. Donc oui. C’était décidé. J’allais me former à l’hypnose.

Ce moment de grâce n’a été que de courte durée. Il a d’abord fallu que j’en parle à mes parents qui ont d’abord eu du mal à comprendre le principe même de la thérapie par l’hypnose, puis à mon entourage (proche ou non) dont les réactions étaient mitigées. Certains étaient sincèrement ravis pour moi et comprenaient parfaitement à quel point c’était une évidence. Chez d’autres je percevais tout de même une pointe d’amusement moqueur. Comme si l’aventure dans laquelle je me lançais était un symptôme de crise d’adulescence. Ces mêmes personnes qui percevaient ma reconversion professionnelle comme un manque de pragmatisme ou une utopie à laquelle ils ne croyaient pas réellement, ont eu à mon égard un discours complètement différent une fois que j’ai ouvert mon cabinet à Paris (et bientôt au Maroc). Comme si en se concrétisant, cette reconversion prenait une toute autre dimension, on est passés de “fchouch” (caprices) à “courage” et “inspiration”.

C’est là que j’ai réellement compris ce qui se cachait derrière leurs commentaires. J’ai compris que nous étions nombreux à rêver de tout quitter, sortir des sentiers battus et poursuivre une voie certes moins confortable mais plus épanouissante. Mais entre en rêver la nuit et le faire réellement au réveil, il y a un monde. D’autant plus que nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne. En France, nous avons la chance d’avoir des aides à la création d’entreprise, des possibilités de rupture conventionnelle qui sont des arguments non négligeables pour se lancer à son compte. Tandis qu’au Maroc, à moins d’un apport financier conséquent, les embûches qui parsèment cette aventure prennent une tout autre dimension. Mais au-delà des personnes autour de moi, honnêtement, le pire des juges était… moi. Il restait une petite voix dans ma tête (certainement la même qui m’a découragée de faire une école de stylisme au lycée) qui continuait de me susurrer: “mais tu rigoles, t’as fait Sciences Po pour faire de l’hypnose? Elle est où la grande carrière? Et qui te dit que ça va marcher?”

Heureusement, il a suffi de faire la formation pour faire taire cette voix. Je me souviens avoir été émue aux larmes à la fin de la première semaine, car je me sentais enfin là où je devais être. Ce que je faisais avait enfin un sens. Je pouvais enfin accompagner l’autre dans son changement. J’ai même découvert qu’il y avait des associations de praticiens en hypnose qui aident bénévolement les personnes en difficultés financières, ou encore une volonté d’aider les migrants à dépasser leurs traumatismes par l’hypnose. La boucle était bouclée. Non je n’ai pas fait des relations internationales pour rien. Je peux mettre à profit tout ce que j’ai appris pour le bien de l’autre.

S’il y a bien une chose que j’ai apprise dans cette aventure, c’est que l’on a beau tout planifier, la vie nous mènera là où l’on a besoin d’aller. Et la plupart du temps là où on n’aurait jamais imaginé atterrir.