LES BLOGS
06/12/2018 15h:30 CET | Actualisé 06/12/2018 15h:32 CET

[+212] "Hrach is beautiful" ou comment en finir avec la banalisation du défrisage

"Dans ma génération, le défrisage s’est totalement banalisé" notamment chez les Maghrébins.

Hrach is beautiful/Facebook

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Le mouvement “Hrach is beautiful”, lancé le 10 avril 2018 par deux militants d’origine nord-africaine à Paris, a pour objectif de revaloriser les cheveux dits “hrach” dans les communautés nord-africaines. L’expression “hrach” signifie sec, rêche en darija. Il désigne de manière péjorative les cheveux nord-africains non raides, et de manière générale, les cheveux bouclés, frisés et crépus. Le mouvement “Hrach is beautiful” contextualise et recentre la réflexion sur l’histoire de l’Afrique du Nord et les représentations actuelles des Nord-Africain.e.s.

Peux-tu te présenter rapidement et me parler de l’autre co-fondatrice du mouvement “Hrach is beautiful? Quel est votre lien avec le Maroc ?

Je m’appelle Yassin Alamy, j’ai 28 ans et je suis enseignant d’histoire-géographie. Je n’étais pas un très bon élève et pourtant je suis devenu professeur. Je suis né en France et j’ai grandi un peu partout en France, dans un milieu plutôt populaire. Mes parents sont d’origine marocaine, ils sont nés au Maroc tous les deux. Leurs engagements respectifs m’ont permis d’avoir une conscience politique très jeune.

Samia Saadani a 24 ans, elle est également d’origine marocaine. Samia est en thèse depuis septembre 2017, et engagée dans la vie associative par ailleurs contre l’islamophobie. Son master en management des organisations et développement responsable lui a permis de toucher à des sujets comme la lutte contre les discriminations dans l’entreprise, à l’embauche notamment.

Nous travaillons tous les deux sur “Hrach is beautiful” par passion et gérons la communauté en parallèle de nos autres activités depuis plusieurs mois maintenant. 

Un déclic que tu peux retracer sur cette question du cheveu?

J’ai vu le film “Malcom X” quand j’avais 6 ans, le moment où il se défrise les cheveux m’a marqué (rires). Je me souviens clairement des insultes par rapport aux cheveux à l’école en France dont certaines sont très vulgaires, elles m’ont marqué à vie. Aussi les personnes qui m’ont touché les cheveux au collège, au lycée. Assez logiquement, j’ai voulu me fondre dans la masse, me conformer aux critères de beauté européens, j’ai porté mes cheveux très courts pour régler le problème et me prémunir des moqueries.

Dès la fin du lycée et le début de l’université, je me suis laissé pousser les cheveux contre l’avis de ma famille, notamment ma mère. Je ne crois pas qu’elle voulait créer une forme de rejet ou de complexe en moi mais simplement me protéger, en connaissance de cause, comme d’autres immigrés l’ont fait d’ailleurs, conscients de la perception problématique en France de cheveux comme les nôtres.

En tant qu’homme, provoques-tu des réactions particulières parce que tu parles de cheveux? Le fait que vous soyez un duo homme-femme est un pur hasard ou un choix?

J’ai 3 sœurs (rires) je pense que ça m’a beaucoup aidé. J’ai été initié à la question du soin assez jeune, je connaissais toutes les astuces de grand-mère parce que j’étais bien entouré. Dans ma famille, avec mes grandes sœurs, mes frères, on échange des idées, des conseils.

Je n’ai pas de problèmes par rapport à ma masculinité, je crois que c’est essentiel. Mes amis proches se sont un peu moqués de moi au début, mais en toute bienveillance, rien de méchant. Aujourd’hui ils me soutiennent, fini le temps des brimades.

Sur les réseaux, les premières fois où j’ai évoqué ce sujet avant même la création de “Hrach is beautiful”, j’ai eu des commentaires d’hommes maghrébins, et quelques femmes mais surtout des hommes, pour me rappeler à l’ordre car je parlais soi-disant d’un sujet féminin, hchouma. J’ai abandonné le travail de pédagogie avec les personnes entêtées et qui ne veulent pas changer d’avis, j’ai fait ce travail-là avec mes proches, pour le reste je mets mon énergie ailleurs.

Je suis content si le fait que je prenne la parole pour parler de cheveux contribue à briser des préjugés sexistes et infondés, et je dirais que le fait qu’on soit un homme et une femme derrière “Hrach is beautiful” est à notre avantage. Si j’avais été tout seul, je l’aurais fait tout seul et ça ne m’aurait aucunement gêné.

Dans un contexte français, comment expliques-tu la norme du cheveu lisse? Quelles sont les influences sur les critères de beauté qui t’ont semblé être décisives sur les 30 dernières années en France?

On parle bien entendu des critères de beauté européens qui ont été imposés et diffusés pendant la colonisation, mais aussi les critères de beauté orientaux, cette image de l’homme ou de la femme arabe clair.e de peau, cheveux lisses etc., qui ont aussi eu une influence en France. Beaucoup de jeunes sont aussi influencés par ce type de beauté quand ils ont grandi dans un contexte arabophone, arabophile, branchés sur MBC, Al Arabiya, Al Jazeera.

Dans le cadre français, le milieu du hip hop et du rap français a énormément d’influences, notamment sur les jeunes hommes d’origine maghrébine. Dans le rap en France, l’homme maghrébin est plus mis en avant quand il porte ses cheveux lisses (naturellement ou suite à un défrisage): Moha la Squale, les deux rappeurs de PNL, YL, Naps etc. La scène du hip hop française d’origine maghrébine est majoritairement représentée avec les cheveux lisses. Dans ma génération, le défrisage s’est totalement banalisé chez les hommes maghrébins, il suffit d’aller regarder chez les coiffeurs pour comprendre.

L’école, le monde du travail, la pression familiale, des conjoints, sont autant d’environnements qui viennent pousser à se lisser les cheveux pour toutes sortes de raisons: réussite professionnelle, sociale, mariage etc. C’est une discussion qui revient assez souvent: se lisser les cheveux pour trouver quelqu’un, chez les femmes mais aussi chez les hommes. On peut parler d’une forme de racisme, de colorisme, de pression, qui traverse les générations au point d’être toujours problématique en 2018, même si les choses commencent à changer.

Quelles sont les inspirations de Hrach is beautiful″, notamment outre-Atlantique?

Evidemment nous avons trouvé de l’inspiration aux Etats-Unis mais aussi dans notre héritage nord-africain. Nous nous inspirons des mouvements afro-américains qui ont travaillé sur ce sujet avant nous, notamment le mouvement Nappy depuis presque 10 ans. Aline Tacite, une des pionnières du mouvement Nappy en France et créatrice de Boucles d’Ebène, nous accompagne, nous conseille et nous apporte une aide précieuse. Certains commentaires sur le net nous accusent d’appropriation, mais nous avons toujours parlé et reconnu nos inspirations depuis le début de ”Hrach is beautiful”.

Nous nous sommes également inspirés des écrits de Frantz Fanon sur les rapports des peuples colonisés aux critères de beauté, intéressés par la question de la beauté en tant que telle et par celle du cheveu par extension. Il y a des mouvements féministes qui travaillaient déjà sur la question du cheveu parce qu’elle rentrait dans leur émancipation.

Des figures et des personnages de l’histoire nord-africaine qui portaient le cheveu naturel nous ont également inspirés. Ils ont tendance à être oubliés mais il suffit de chercher un peu, notamment chez les musiciens, pour trouver des personnes qui portaient leurs cheveux naturels crépus, je pense à Cheb Khaled. Dans le répertoire musical dit engagé, auquel j’ai été introduit par mon père, je pense à Jil Jilala ou Nass Al Ghiwane, ces chanteurs marocains portaient beaucoup leurs cheveux naturels, parfois assez longs.

Dans le contexte français, si on s’intéresse aux mouvements d’immigrés ouvriers dans les années 1970-1980, les images de manifestations (comme celles d’Armand Borland qui a couvert la grève des foyers Sonacotra) ont immortalisé des hommes maghrébins, parfois en costume portant les cheveux longs et naturels.

Nous ne sommes pas dans une logique de copie de quelque chose d’étranger, ce mouvement vient de nous-mêmes et de notre culture et il est important de le souligner.

Faites-vous l’objet de critiques, d’oppositions, notamment sur Internet où réside pour l’instant l’essentiel de votre activité?

Notre propos est délibérément positif parce qu’il y a déjà beaucoup de violence autour de ce sujet, certains des témoignages qu’on a reçus m’ont fait pleurer, que ce soit en France ou au Maroc, des petits qu’on a attachés pour leur défriser les cheveux, leur couper les cheveux. On a aussi longtemps considéré que c’était un problème de noirs, qu’on n’était pas concernés.

Les maghrébins n’ont de facto jamais vraiment eu leur place dans les mouvements nappy ou afro d’où l’importance de créer une voie qui soit la nôtre, qui fasse de la place à nos spécificités, sans pour autant gommer les points communs que nous avons avec les mouvements nappy ou afro, ou entrer dans une logique de concurrence qui ne nous intéresse pas du tout.

A ce sujet, une blogueuse afro nous a invités à discuter avec elle, évoquer les similitudes et les différences entre nos situations, nos démarches.

On a pu nous reprocher que ce n’était pas un sujet suffisamment important, qu’il y avait des choses plus graves. Pour moi, il y a déjà des associations, des mouvements, qui se battent pour une multitude de causes dont certaines me sont chères et que je soutiens, mais on a créé “Hrach is beautiful” parce que chez nous ça n’existait pas, tout simplement.

Quels sont vos objectifs en tant que mouvement et comment comptez-vous les atteindre?

Le plus gros objectif c’est que les gens s’acceptent et acceptent leurs cheveux. Nous sommes dans une démarche de sensibilisation et de libération de la parole avant tout. Nous avons l’impératif de montrer que nous sommes légitimes et nécessaires, en brisant un tabou, en parlant de quelque chose dont les gens ne voulaient pas parler avec beaucoup de souffrances passées sous silence. La mise en avant de ces témoignages contribue à construire notre légitimité, et on en reçoit énormément, peut-être parce que c’est le premier espace à même de les recevoir. On prend le temps de répondre à tout le monde parce que la vie de notre communauté est très importante.

Nous récoltons de nombreux témoignages, parfois c’est la première fois que la personne qui nous envoie un témoignage s’exprime au sujet de ses cheveux et éprouvons beaucoup de fierté lorsqu’on reçoit des messages où les personnes nous disent que grâce à “Hrach is beautiful”, ils/elles ont réussi à s’accepter.

A l’avenir, les conférences, actions sur le terrain et tout type de sollicitation sont les bienvenues, c’est ce qu’on recherche. La France c’est important, mais le Maghreb nous intéresse encore davantage. En Europe, on prépare un événement à Bruxelles pour le début de l’année prochaine, les Pays-Bas nous intéressent aussi, car il y a une grosse communauté marocaine également.

A plus long terme, nous aimerions également mettre en avant de jeunes créateurs du Maghreb qui développent des produits capillaires naturels, éthiques et adaptés à nos cheveux.

Notre dernier objectif serait de créer des tutoriels beauté destinés aux hommes parce qu’on sait que certains hommes ont du mal à aller regarder des vidéos faites par des blogueuses. Ce sont des choses qui changeront à l’avenir j’espère, mais la réalité actuelle est celle-ci.

Vous souhaitez réagir à une actualité, vous exprimer sur un sujet particulier, prendre la plume pour la première ou la énième fois? + 212 est un nouvel espace à investir et il n’attend que vous. Écrivez-nous à redaction@huffpostmaghreb.com