LES BLOGS
21/09/2019 10h:16 CET | Actualisé 21/09/2019 10h:16 CET

[+212] Hassan Hajjaj: "Je ne me suis jamais dit que mon travail se devait d’être politique"

Entretien avec l’un des artistes marocains les plus en vogue.

ZAYED SULTAN/MEP
Hassan Hajjaj

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

C’est sur le compte Instagram de l’artiste que j’ai su qu’une rétrospective du travail de Hassan Hajjaj, la première en France, se préparait à la Maison Européenne de la Photographie. J’ai sauté sur l’occasion pour interviewer le photographe, designer et vidéaste dont j’admire le travail depuis plusieurs années parce qu’il a su capturer une esthétique du quotidien, lui rendre hommage, la célébrer haut en couleurs. En restant accessible à tous les publics. Paradoxalement (ou pas), c’est par Hassan Hajjaj que Madonna a voulu être photographiée pour ses 60 ans à Marrakech, quand lui assure que son travail s’adresse d’abord à tout le monde.

Deux numéros de téléphones me sont communiqués. Un marocain, un anglais. Ça me fait sourire. L’interview avec Hassan Hajjaj est rapidement calée et prévue au téléphone. Pendant ce temps, je relis ce qui a été écrit sur lui et m’attarde sur une interview vidéo enregistrée à la Taymour Grahne Gallery de New York.

Né en 1961, Hassan Hajjaj quitte la petite ville de Larache à l’âge de 13 ans dans le cadre d’un regroupement familial. Il rejoint son père à Londres, c’est une nouvelle vie qui commence, en anglais. Dans son travail on voit Andy Warhol et Malick Sidibe. On voit le Maroc dans les couleurs, on voit l’Afrique dans le mouvement et on ressent Londres, par touches. Il est considéré commel’un des artistes marocains les plus en vogue, son influence sur le travail d’une nouvelle génération d’artistes est aujourd’hui indéniable.

Hassan Hajjaj est complètement autodidacte. Passionné de mode, il touche au portrait, à l’installation, à la performance mais aussi au design. J’ai eu la chance de visiter les coulisses de “Maison Marocaine de la Photographie: Carte Blanche à Hassan Hajjaj”. Les œuvres sont bien plus grandes que je ne les imaginais, c’est un vrai voyage dans lequel on est propulsé. L’interview se fera finalement de visu. Je me suis téléportée à la MEP, aux couleurs
du Maroc le temps de cette exposition. J’ai essayé d’attraper Hassan Hajjaj au vol: entre ses œuvres exposées et ses projets à venir, entre Londres et Marrakech. Morceaux choisis.

Kenza Aloui: Pouvez revenir sur votre parcours d’immigration?

Hassan Hajjaj: Mes parents étaient analphabètes, nous vivions à Larache. Mon père était ce qu’on appelle un immigrant économique, il est parti pour Londres dans les années 1960. Nous avons rejoint mon père dans le cadre d’un regroupement familial en 1973. A cette époque, beaucoup de Marocains ont émigré vers la France, la Belgique, les Pays-Bas, mais certains en Angleterre également où il y avait du travail à pourvoir, des “dirty jobs” dont personne ne voulait. De ce fait, il était assez facile d’obtenir un contrat pour partir. Mon père a travaillé en cuisine dans un restaurant, il a obtenu ce job par l’un de ses amis. Il vivait avec d’autres travailleurs marocains avec lesquels il logeait, mangeait. A son tour, il a pu trouver un job à mon oncle. La plus grande communauté marocaine à Londres est originaire de Larache.

Des souvenirs de votre enfance au Maroc, de votre arrivée à Londres?

L’arrivée en Angleterre n’a pas été facile. J’ai grandi à Larache au bord de l’eau, je me souviens jouer pieds nus, au soleil. Nous avons grandi avec pas grand chose mais nous n’avons jamais été dans le besoin. Je pense que l’intégration se fait en plusieurs étapes : d’abord le choc, puis l’apprentissage (de la langue, des mœurs) avant de trouver sa place dans la ville, se faire des amis. J’étais le seul marocain dans mon école, mon seul contact avec le Maroc était à la maison avec ma famille. En arrivant à Londres, le froid, la grisaille m’ont pris de cours, je ne parlais pas anglais donc ça a été difficile pour moi mais j’étais suffisamment jeune pour pouvoir m’adapter au bout de quelques mois.

Hassan Hajjaj
Hassan Hajjaj

Vous êtes souvent présenté comme un artiste marocain vivant à Londres, je me demandais si vous vous sentiez anglais, britannique, londonien?

Je dirais que je suis marocain et londonien. J’ai un passeport britannique et un passeport marocain. Je me définis davantage comme un londonien que comme un britannique parce que j’ai grandi à Londres et que je m’y sens chez moi. Londres m’a apporté quelque chose et je crois avoir apporté quelque chose à Londres, mais quand je quitte la ville pour aller dans un petit village par exemple, je réalise que je suis un étranger. Au sujet des labels qui me sont attribués, parce que je traite avec une presse européenne et que j’aspire à faire connaître mon travail en Europe, je suis immédiatement considéré comme l’étranger. On parle de moi comme “l’artiste marocain basé à Londres” par exemple. On m’a aussi qualifié d’artiste du Moyen-Orient, d’artiste international etc. Peut-être que quelque part j’ai été présenté comme un artiste britannique mais j’en doute.

Quelle est votre perception de l’identité africaine qui transparait dans vos œuvres (qui jusqu’à présent au Maroc n’est pas forcément embrassée par tous)? Dans quelle mesure votre adolescence à Londres vous a poussé à l’exprimer?

Quand je travaille au Maroc, naturellement les modèles de mes photos sont marocains. Ils sont nord-africains, ils sont africains. En grandissant à Londres, la plupart de mes amis venaient des Caraïbes, d’Afrique, d’Inde etc. Ce groupe d’amis venus du monde entier sont ceux que j’ai pris en photo quand j’ai commencé. En ce sens, ils ont marqué ma pratique et ont certainement influencé mon travail par la suite. Quand vous mettez côte à côte des portraits de Brésiliens, d’Afro-Américains, de Caribéens et de Marocains, il y a une similitude de couleurs de peau qui unit ces personnes dans leur diversité. Ils commencent à se ressembler dans votre regard, dans une forme d’harmonie.

Quant à la distanciation avec l’Afrique dont vous parlez et qui existe au Maroc, elle est en train de changer avec les nouvelles générations. Il y a une partie du Maroc qui ne veut pas se sentir africaine, ramenée à son appartenance africaine qui est connotée très négativement et il y en a une autre. Dans le regard européen aussi, le Maroc n’est pas forcément associé à l’Afrique, il est davantage vu comme un pays arabe.

A force de persévérance, j’ai eu la chance de pouvoir exposer mon travail dans ces trois directions: arabe, africaine, européenne. Je pense que ce type d’opportunités peut aider à effacer les barrières qui prévalent dans les arts, entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne, pour que les artistes et leurs œuvres circulent davantage, dans les deux sens.

Comme d’autres artistes originaires du Maroc mais vivant ailleurs aujourd’hui, le Maroc semble rester au cœur de votre travail et de votre inspiration. Comment l’expliquez-vous?

Je pense que lorsqu’on quitte son pays, tout ce que l’on emporte avec soi sont des souvenirs. Quand on vit loin de son pays pendant longtemps, ces souvenirs restent intacts alors que le pays, lui, change. Il y a une part de ça dans mon travail et le manque, la nostalgie et l’amour s’y reflètent. C’est aussi une question de regard, mon regard extérieur est forcément différent d’un regard de l’intérieur et ce contraste est intéressant.

Aujourd’hui la nouvelle génération est en mouvement avec le Maroc, pense et se pense à l’international. Je crois qu’il est très important qu’un artiste puisse avoir le droit de travailler librement sans forcément être ramené à son identité nationale.

Dans une autre interview vous avez déclaré vouloir montrer un autre aspect de la culture marocaine. Pourriez-vous expliquer cette démarche?

En grandissant dans l’Angleterre des années 1970 et 1980, quand je disais Maroc, les gens autour de moi pensaient chameaux, désert, haschisch, dattes, tajine. Voilà comment on se représentait le Maroc, qui n’avait rien d’une destination “cool”. Alors quand j’ai commencé à travailler avec des communautés marocaines et à photographier des sujets marocains, je
voulais montrer de la fierté, je voulais montrer que quelque chose de traditionnel pouvait être cool. J’ai créé des costumes pour les photos et j’ai joué avec tout ça. Mon travail a consisté à documenter ma culture.

Hassan Hajjaj
Hassan Hajjaj

Vous avez photographié Madonna pour ses 60 ans, la photo a fait le tour du monde et d’autres célébrités sont passées de l’autre côté de votre objectif. Dans quelle mesure pensez-vous que votre travail a contribué à mettre à jour un certain fantasme du Maroc dans le décor duquel on veut être pris en photo?

Les réseaux sociaux ont largement contribué à rendre mon travail plus accessible et à le faire voyager. Le style est reconnaissable facilement. Aussi, j’ai pris des photos de personnes intéressantes sans qu’elles soient connues, des “gens normaux” qui ont ce petit quelque chose qui fait la différence à l’image. C’est grâce au travail que j’ai fait pendant des années avec ces personnes là que des célébrités se sont intéressées à mon œuvre, ont acheté des photos, ont voulu faire partie de cet univers.

Pour moi, l’expérience s’est révélée intéressante parce que je ne suis pas un photographe de stars, bien au contraire, et j’ai été extrêmement chanceux de pouvoir prendre en photo une icône comme Madonna. En même temps, je n’ai pas du tout envie que cette orientation vienne faire de l’ombre au reste de mon travail, qu’on en parle davantage que du reste de mon œuvre.

Dans le cadre de ma rétrospective parisienne à la Maison Européenne de la Photographie, j’ai finalement décidé de ne pas exposer les photos de célébrités et donner l’occasion aux visiteurs de découvrir dans mes photos d’autres visages, d’autres parcours qui me sont chers.

Les (grandes et petites) marques sont très présentes dans votre travail, des vêtements portés par vos sujets à vos cadres. Comment vous positionnez-vous par rapport à la société de consommation dans laquelle nous vivons?

Dans les années 1980 à Londres, j’étais très porté sur la mode et les vêtements en général. J’avais une boutique à une époque où nous voulions tous porter du Yves Saint Laurent, du Gucci ou du Prada que nous ne pouvions absolument pas nous permettre et dont en réalité, nous n’aimions pas beaucoup les designs qui étaient pour les gens riches.

A l’époque, je vendais dans ma boutique des t-shirts, des vestes, des baskets estampillées aux logos de ces grandes marques. En faisant ça, nous essayions de faire partie de ce monde. Quand j’ai commencé la photographie, ça m’est venu naturellement parce que j’avais travaillé dans la mode. Pour ma série “Vogue: The Arab Issue” j’ai acheté différents textiles aux quatre coins du monde pour faire les djellabas qui sont portées par mes modèles. Je
voulais voir quel effet cela ferait de voir ces femmes musulmanes porter une djellaba en camouflage (très à la mode à l’époque) et des babouches Vuitton, comment elles seraient perçues du fait de leurs tenues?

Au delà du luxe, je me suis aussi servi de boîtes de conserve en tous genre à caractères arabes, pour réaliser les cadres de mes photos qui font littéralement partie de l’œuvre à part entière, inspiré des motifs répétitifs des mosaïques avec lesquelles j’ai grandi dans le but de pousser mes photos vers le monde de l’art contemporain.

Cette démarche a rendu mon travail accessible, j’arrive à capter les regards avec des choses qu’ils connaissent déjà, notamment des logos de marques qui constituent un langage virtuel qui a donné une identité forte à mon travail.

Dans un article du Monde paru à votre sujet intitulé “Hassan Hajjaj ou le pop art à la marocaine” on vous attribue “une nouvelle forme de post-colonialisme”. Qu’en pensez-vous? Quelle dimension politique accordez-vous à votre travail?

Pour moi ce discours est assez éloigné de ma démarche. J’ai grandi au Maroc, une partie des femmes de ma famille porte le hijab, d’autres non, ça a toujours été naturel pour moi. Certaines photos ont plus de 22 ans maintenant et beaucoup de choses ont changé dans notre monde depuis. Aujourd’hui certaines esthétiques peuvent être perçues comme hostiles à certaines personnes, dans certains endroits et je peux le comprendre. A Paris, je sais que certains sujets sont encore à fleur de peau au vu de l’actualité récente dans ce pays et j’imagine que certaines de mes photos peuvent mettre certaines personnes mal à l’aise.

Je suis conscient du timing, exposer mon travail aujourd’hui, il y a 10 ans ou dans 10 ans n’a pas du tout la même portée.

Mais j’essaye réellement d’amener du positif dans mon travail et autour de mon travail. J’essaye de montrer que contrairement au Moyen-Orient, au Maroc on ne porte pas de noir, on porte des couleurs vives, on juxtapose les textures, les motifs, les marques parfois même sans le savoir. Je ne me suis jamais dit que mon travail se devait d’être politique, j’ai juste voulu capturer ceux qui m’étaient chers, ma culture.

Propos recueillis et traduits de l’anglais vers le français par Kenza Aloui.

Vous souhaitez réagir à une actualité, vous exprimer sur un sujet particulier, prendre la plume pour la première ou la énième fois? + 212 est un nouvel espace à investir et il n’attend que vous. Écrivez-nous à redaction@huffpostmaghreb.com