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18/01/2019 13h:38 CET | Actualisé 18/01/2019 13h:44 CET

[+212] Franco-marocain ou Maroco-français?

"Pour un émigré, un immigré, la naturalisation est perçue comme l’aboutissement suprême du sacrifice parental."

Youssef Boudlal / Reuters

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

“Nous avons donc deux Paris-Hanoï, jeudi 14 février 2019, départ 16h40, 96.000 miles, classe économique monsieur, c’est bon?”. Samedi 15 décembre 2018, conversation téléphonique avec l’agent ultra-serviciel du service de réservation “spécial Platinium” d’Air France. Heureux de faire jouer mon statut, je cherche avec son aide un billet moins cher que ce que j’ai en affichage sur le site de de la célèbre compagnie aérienne. Bingo, certains billets peu coûteux sont réservés à une catégorie de personnes que la société cherche à fidéliser.

Et pour le numéro de passeport monsieur?” 

04FA678974″

Passeport français monsieur?”

Oui.”

Je réponds l’air de rien. Aucune émotion n’est décelable dans ma voix pour la personne à l’autre bout du combiné mais mon tout premier et flambant neuf passeport français entre mes mains tremblantes, je jouis intérieurement de l’issue de cet échange. Cette émotion, c’est l’aboutissement de 11 ans de renouvellement de carte de séjour, de file d’attente boulevard Ney à Paris, d’imbroglio administratif, de stress lié à l’APS (autorisation provisoire de séjour), de CDD abusif, de refus de visas intempestifs, de terreurs inutilement infligées quand je ne trouve pas tout de suite ma carte de séjour dans ma poche. J’ai passé tellement de temps à surveiller, traquer, protéger, m’assurer qu’elle était près de moi que je ne sais pas ce que je vais faire de cette tranquillité d’esprit gagnée.

Depuis 11 ans maintenant je répète à qui veut l’entendre que j’attends ce jour comme le messie, que ça viendra valider des années de ressenti naturel et confirmer mon parcours d’intégration à cette belle France… Alors pourquoi je ne suis pas plus heureux que ça? Ne me méprenez pas, j’ai lu Spinoza, Hegel et Sartre et je comprends les mécanismes du désir et de l’insatisfaction à l’œuvre chez l’homme, constitutifs de sa nature la plus primaire. Je ne dis pas que je n’ai pas été ému, lorsque j’ai reçu la lettre, lors de ma cérémonie ou devant Marie-Louise du comptoir de l’annexe de la mairie du 12ème arrondissement qui me tend mon passeport avec un accent antillais jovial: “Bienvenue parmi nous”. Faire la queue en heure de pointe à la police à Roissy pendant 20 minutes dans la file passeports “autres” avant de réaliser que je peux passer par la file PARAFE (passage automatisé rapide aux frontières extérieures) absolument vide. Lorsque je me réveille brusquement et change de file, l’agent d’aéroport me lance: “passeports français uniquem… oh pardon”. Le vrai sentiment de privilège.

Lorsque j’ai emprunté la première fois le doux chemin de l’introspection littéraire ici, la responsable de cette rubrique m’a répondu: “la bi-nationalité est une partie trop complexe de ton identité pour que je te laisse la diluer dans ce premier texte, tu as assez de matière pour en faire une chronique dédiée”.

Une star. Capricieuse, duelle, complexe, riche. La bi-nationalité n’est pas un fardeau. Ce n’est pas non plus cette norme banale qui fait dire à certains “si tu ne parles pas trois langues minimum aujourd’hui, t’es foutu.” La bi, la tri, la quadri, la multiple nationalité est une richesse ET une complexité. Je fais le choix de mettre l’une devant l’autre par optimisme et présomption. Comme dans toutes relations multiples, l’outcome est grand, mais les équilibres qui la sous-tendent – pouvoir, dominance, équité – sont complexes à gérer. Certes, la mondialisation a engendré des mélanges de gens et genres improbables et abouti à des mariages impensables il y a 30 ans qui ont eux-mêmes engendré des progénitures exotiques et exaspérantes. On m’a déjà répondu en soirée: “D’où je viens? C’est une question très difficile; ma mère est japonaise, mon père allemand, j’ai grandi à Lisbonne pendant 12 ans et ensuite on a déménagé chaque année dans un pays différent pendant 6 ans. Je suis une citoyenne du monde.”

Pour ma part, je suis bi-national. Cette phrase est importante pour moi. Elle résonne. Car je ne suis pas né bi-national, je le suis devenu. Pour un émigré, un immigré, la naturalisation est perçue comme l’aboutissement suprême du sacrifice parental.

Et pourtant, j’ai l’impression de l’avoir toujours été un peu dans mon pays d’origine.

Et pourtant ce n’est pas le cas.

Et pourtant je me suis souvent comporté dans mon pays d’accueil comme si ça l’était.

Et pourtant on m’a toujours rappelé dans ce même pays d’accueil que je ne l’étais pas.

Qui envahit le monde de qui? Telle est la question. Bien sûr je fête l’Aïd, je parle darija à la maison et français au lycée, je ne jeûne pas mais je fais bien semblant, je ne vais pas à l’école les jours fériés du calendrier musulman – et le 14 juillet. C’est comme ça que je me sentais en grandissant au Maroc, un peu tiraillé déjà mais au lieu d’y remédier, je cours vers la France. Je me détache imperceptiblement de ma marocanité, sans vraiment jamais craindre de la quitter, c’est cela qui est vicieux. Je joue d’elle, je m’en amuse pour me différencier.

Oui, arrivé en France, je suis un Marocain qui joue de son exotisme. Cheveux bruns, peau bronzée, air oriental, on me compare à un loukoum et je pousse le vice, on me parle de couscous et je surenchéris, on met du “Aïcha” à fond en me regardant, et je danse. Pendant longtemps, je manipule et je séduis et pendant longtemps je m’en amuse. Je crois rendre hommage à ma culture en jouant au bouffon du roi mais je sais bien qu’en jonglant avec les clichés, je perds quelques boules.

En classe préparatoire littéraire, mon prof de théâtre fait un raccourci terrible et ne me punit pas de plagiat car “le biais culturel justifie ton écart. Ce n’est pas la première fois qu’un Nord-Africain triche dans mon cours, c’est une culture différente”. Mes camarades les plus proches sont terriblement choqués, moi, je suis soulagé de sa clémence. En fait, je me suis habitué à nourrir les clichés. L’intimidation va dans les deux sens. Je me souviens particulièrement de la fois où dans mon école de commerce, une des plus prestigieuses de France, un compatriote marocain né en France me traite de “sale chien” parce je bois de l’alcool en plein ramadan.

Cette binarité triviale, je la dépasse cependant dans mon dernier job, où je vais à la rencontre de mon continent africain. Moi qui ne suis encore jamais allé ailleurs en Afrique qu’au Maroc, je me suis retrouvé subitement à voyager en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Togo, au Niger, en Afrique du Sud, au Rwanda, au Burundi, en Guinée, au Tchad, au Sénégal, en Guinée Bissau, au Ghana, au Nigéria. Pour la majorité de ces pays, mon passeport vert est utile au voyage. Dans la majorité des pays d’Afrique subsaharienne, je ne parle pas la langue locale (sauf au Tchad où je la baragouine), je suis plus blanc que noir et de facto je suis considéré comme un étranger. Mais là bas, les Marocains sont les grands gagnants de la course à l’Europe. Territorialement d’abord mais aussi par leur mode de vie et leur culture. Le pays a supposément un niveau de croissance et de développement qui est souvent salué par la plupart de mes collègues quand je me rends en Afrique centrale et de l’Ouest. Bref, on me renverse le cliché. Au sein des jeunes de mon entreprise, je ne suis pas juste “le Marocain”. Nous sommes plusieurs à être de nationalité différente et j’adore ça. Beaucoup sont issus d’Afrique subsaharienne et du Maghreb et courent après la naturalisation en France. Comme moi. On se comprend. C’est essentiel. D’autre sont marocains et parlent arabe avec moi. Certains jours, cette différenciation linguistique est salvatrice.

L’arabe me manque. 

Quand j’obtiens finalement mon Saint Graal (mon passeport rouge), j’en ai envie autant par reconnaissance que par contingence logistique que crainte d’être expulsé injustement. Ce sont des sentiments très divers. La nuit, je rêve de ma grand-mère, elle me parle mais je ne comprends pas. Ça m’arrive sans arrêt depuis quelques mois. J’ai peur. Je ne sais plus parler arabe. En voulant tellement devenir qui j’ai toujours été, j’ai perdu qui je suis vraiment et avant tout. En voulant tellement faire de la place à la France j’ai un peu perdu le Maroc. J’en parlais à des amis, pour mes fameuses résolutions: les gars, je veux reprendre des cours d’arabe. 

C’est ma problématique du moment: demain je dois savoir qui je suis car demain je vais me marier avec une Française qui parle italien et avoir des enfants avec elle. Je vais fabriquer des gens et leur transmettre une identité, des langues, une culture. Je veux que ma progéniture embrasse tous les aspects de son identité et de ses influences culturelles mais sans créer de dédoublement de personnalité ou un sentiment de contrainte d’être tous ces aspects à la fois. C’est une responsabilité un peu étourdissante et ça m’oblige à me poser des questions sur moi: le défi de la transmission réussie.

Le 3rab, le zmig (émigré), le FDP (Français de papiers). Autant de terreau favorable pour que fleurisse le complexe d’imposteur. Mon ressenti est que si j’ai sauté dans les bras de ma terre d’accueil depuis 11 ans comme une courtisée à qui on veut ressembler pour plaire davantage, maintenant qu’elle est enfin à moi, qu’elle m’a reconnu comme sienne, je souffre d’une nostalgie brutale pour mon premier amour et une peur panique qu’elle s’en aille, intimidé par ma nouvelle conquête. Qui gagne? En fait, ce n’est pas une bataille mais – et j’introduis là mon prochain sujet – c’est une union libre. 

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