MAROC
29/03/2019 12h:11 CET | Actualisé 29/03/2019 15h:54 CET

[+212] Third Culture Kids: identités hors frontières

"J'ai grandi en considérant les TCK marocains comme mes compatriotes bien qu’ils soient un peu différents de moi."

flyparade via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

De temps à autre, je reçois ce que je m’obstine à appeler encore du “courrier des lecteurs”. L’expression est un peu désuète mais elle n’a rien perdu de son charme. A notre époque, ces mêmes lecteurs peuvent réagir en direct sur les réseaux sociaux et au meilleur des cas, prendre le temps de vous envoyer un mail. Plus jeune, j’ai souvent eu envie d’écrire moi aussi, aux rédactions de mes magazines préférés, mais j’ai dû me résigner face à l’incertitude qui planait sur l’arrivée ou pas d’une lettre envoyée en France depuis le Maroc. Ou pire. L’éventualité que ma lettre de lectrice soit vraiment publiée et la peur glaçante qu’elle puisse être lue par n’importe qui. La honte.

Depuis, on dira que j’ai travaillé à circonscrire la place que devait prendre l’autocensure dans ma vie pour la ramener à un niveau relativement acceptable, au point de régulièrement publier des textes au grand jour qui peuvent faire l’objet de toutes sortes de critiques, et de retours. Mon travail consiste aussi à aller chercher des plumes, les vôtres, à vous faire écrire, notamment celles et ceux qui n’en n’ont jamais eu l’occasion auparavant. Je prends beaucoup de plaisir à le faire parce que je crois en la force des histoires que vous choisissez de nous raconter, de partager et je suis ravie de recevoir des propositions de textes à publier dans la rubrique +212, et davantage quand ils sont signés par des personnes qui me sont totalement inconnues.

Justement, dans mon courrier des lecteurs, j’ai reçu le mois dernier un texte de Nayla Rida, contributrice publiée cette semaine. Nayla est étudiante en journalisme et littérature comparée à l’Université de Montréal et administratrice de la seule librairie féministe au Canada. Elle est également autrice amateure et a souhaité raconter son expérience de “Third Culture Kid” (TCK). Nayla définit les TCK comme des personnes qui, comme elle, ont passé la majeure partie de leurs années formatrices en dehors du pays de leurs parents, dans plusieurs pays. Leur culture n’est ni tout à fait celle de leurs parents, ni tout à fait celles du ou des pays où ils ont grandi.

Je n’ai pris connaissance de cette appellation qu’assez tard mais elle a éclairé une réalité qui m’était familière sans que je puisse la nommer précisément. J’ai des amis TCK depuis mon plus jeune âge, c’est toujours le cas aujourd’hui et cette définition s’applique également à certains membres de ma famille. Au regard du témoignage de Nayla, notamment des souffrances qui peuvent émaner directement de ce statut, difficile à porter vis-à-vis des autres, d’autres qui ne comprennent pas, je pense avoir eu tendance à vouloir simplifier moi aussi cette réalité qui n’était pas la mienne.

J’ai grandi dans une capitale diplomatique et fréquenté les bancs des mêmes écoles que beaucoup de TCK dont les parents travaillaient à Rabat. Quand mes petits camarades de classe arrivaient d’un bout du monde pour en rejoindre un autre quelques années plus tard et qu’ils étaient de nationalité étrangère, j’avais tendance à les réduire à leur identité strictement nationale, celle de leur passeport, celle de leurs parents, qui était bien souvent suffisamment exotique pour moi sans que je n’ai besoin de creuser davantage. Quant aux TCK marocains, j’ai grandi en les considérant comme mes compatriotes bien qu’ils soient un peu différents de moi. Cette différence s’est souvent matérialisée dans leur non-maitrise de l’arabe en général et de de la darija en particulier, une langue étrangère qui ne semblait pas avoir voyagé avec eux autour du monde.

Ainsi, l’école notamment, a d’abord mis en avant leurs lacunes, plutôt que les richesses, qu’on ne soupçonnait même pas. Les TCK restaient éminemment différents aussi parce qu’on ne pouvait pas se contenter de leur plaquer “simplement” la dose de violence dont peuvent faire l’objet les binationaux, à qui certains veulent à tout prix leur faire choisir un camp sur deux, comme par zèle. Cette précieuse différence s’explique peut-être parce que cette même école, mais aussi le système de socialisation qui va avec, sont basés sur un rapport de force complètement binaire, entre les langues et les identités notamment. Cette binarité, les TCK y échappent par tout ce qu’ils sont, tout ce qu’ils incarnent, toujours en mouvement, toujours en fluidité.

Dans son texte, Nayla revient à travers différents exemples sur le manque d’espace symbolique qui est laissé aux Third Culture Kids pour exprimer cette pluralité qui les caractérise sans avoir à être ramené.es constamment à des explications, des justifications, des clarifications de suppositions souvent fausses, incomplètes au sujet de leur identité. La violence de ces interactions, notamment au Maroc telles que décrites par Nayla, créent une réelle difficulté à s’envisager vivre dans le pays de ses parents en étant et en restant soi-même.

Ce sentiment d’étouffement, je le respecte bien entendu et peux même être amenée à le vivre dans une moindre mesure sans être une TCK. Mais c’est aussi probablement là où se situe une force, celle des Third Culture Kids insoumis comme un Tiers-Monde non aligné, dotés d’un pouvoir déstabilisateur absolument nécessaire et sain, celui de questionner nos normes, nos codes sociaux et de toutes les formes de conformisme auxquelles nous sommes soumis en société.

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