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24/12/2018 11h:08 CET | Actualisé 24/12/2018 11h:08 CET

[+212] "Et parmi les amours, il y en a qui ont tué"

"Sur la liste des choses que je ne comprends pas, le patriotisme est tout en haut."

Tim E White via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

OREGON, ÉTATS-UNIS - “Speak american like a fucking man” (“Parle américain comme un putain d’homme”). C’est par cette formule que Brian, accoudé au comptoir d’une pizzeria à une heure tardive de la nuit, me rappelle à l’ordre alors que je souhaite joyeux anniversaire à un ami marocain au téléphone. Le lendemain matin, sur Messenger, Brian s’excusera de ce qu’il a pu me dire, car Brian était très arraché et qu’évidemment ce qu’il a pu dire ne lui ressemble pas et ne reflète pas ses convictions “libérales”. Et parce qu’il est mignon, je dis à Brian que ce n’est pas grave. Et c’est par la force de ces laissez-passer que notre société produit en flux tendu des personnes mignonnes mais carrément trash.

J’ai toujours pensé que lorsque je m’assoirai pour écrire un billet sur le patriotisme, il s’écrirait tout seul. Parce qu’au bout de plusieurs années de migrations et autres pérégrinations, j’ai dû y être confronté sous plusieurs formes et j’ai dû par conséquent accumuler un certain nombres d’axiomes à partager. Parce qu’en remontant au fil des histoires, les amorces ne manqueraient pas, comme le court récit ci-dessus. Et parce qu’à partir de cette amorce je saurais faire des extrapolations tout à fait intuitives et informatrices.

Je me suis trompé sur tous les points. Je n’ai pas rencontré plusieurs formes de patriotisme - car il n’y en a sans doute qu’une seule. Je n’ai pas accumulé d’axiomes, mais plutôt des artéfacts tout à fait irréconciliables. Et je ne sais absolument pas comment extrapoler à partir de la bêtise de Brian, ni des autres conneries qui se bousculent à ma mémoire.

En fait, sur la liste des choses que je ne comprends pas, le patriotisme est tout en haut. Pourtant j’aime à penser que je ne suis pas con, et puis - même si ça ne vaut sans doute pas grand chose - j’ai une licence en sciences politiques. Mais alors, vraiment, aucune compréhension de ce que le terme “patriotisme” décrit. “L’attachement profond et le dévouement à la patrie”, qu’est-ce que ça veut dire? Comment est-ce qu’on arrive à cultiver un attachement à une fiction? Et quelle doit en être la profondeur?

Alors quand on ne comprend pas les choses, on essaye de les définir par contraste, comme l’a fait ce bon de Gaulle, sans doute l’un des patriotes les plus célébrés de l’ère moderne. Le patriotisme consiste à aimer son pays, le nationalisme c’est détester celui des autres. Oh la combine! Donner des noms différents à des choses identiques pour ensuite y associer une échelle morale dont la seule fonction est d’innocenter des coupables par un jeu d’équilibrisme rhétorique. Alors on célèbre les patriotes et on avilit les nationalistes. On décrie Donald Trump à qui veut l’entendre, parce qu’il est nationaliste - mais lorsque on enterre George Bush, Obama monte à la tribune pour pleurer un “patriote et un humble serviteur”. Et l’on apprend ainsi que lancer une guerre - en Irak - qui assassine plus de cinquante mille personnes, et en ignorer une autre - contre le sida - qui fera d’autres dizaines de milliers de victimes n’est pas antagoniste avec le patriotisme. Ah comme ce genre de simulacre m’énerve!

L’attachement à la nation ne peut jamais être un sentiment positif. On n’est pas attaché pour, on est attaché contre.

Parce que d’abord, l’attachement à la nation ne peut jamais être un sentiment positif. On n’est pas attaché pour, on est attaché contre. Prenons les Etats-Unis. Qu’y-a-t-il à aimer dans un pays infiniment plat, succession accablante de vallées verdoyante l’hiver et ardentes en été? Uniquement le fait qu’on y paye moins d’impôts qu’ailleurs, qu’on y trouve bien plus de travail qu’ailleurs, qu’il n’y a pratiquement pas de gouvernement et qu’on y a la liberté de porter des armes et d’en mourir, contrairement à ailleurs... Qu’y-a-t-il à aimer en France, celui-ci au relief mille fois changeant, incertain, inconnu parce que oublié ? Rien, si ce n’est le fait qu’on y mange (beaucoup) mieux qu’ailleurs, qu’on y travaille moins d’heures qu’ailleurs, et - pour beaucoup - parce qu’on y a la peau moins sombre qu’ailleurs? On n’est attaché à sa patrie que parce qu’elle n’est pas ailleurs. Le fait même d’y porter un amour est associé à l’aversion qu’on a pour ailleurs

Parce qu’ensuite, le patriotisme, s’il est admis comme une vertu, devient un standard moral dont les implications sont tout simplement abjectes. Voici ce que pense un patriote qu’il m’a été donné de croiser, d’un réfugié. Ayant été au front dans les années 80, fils d’une lignée de patriotes anticoloniaux, ce bonhomme fronce les sourcils à chaque rencontre avec un réfugié - notamment ceux nés mâles -, à la sortie d’une mosquée ou sur un de ces énormes ronds-points qui ponctuent désormais les routes rbaties. “Ce ne sont pas des vrais hommes, parce qu’un homme patriote, dévoué à sa patrie, s’y bat et y meurt s’il le faut. Il ne s’en éloigne pas lorsqu’elle brûle. Aussi, ces personnes qui n’ont pas fait montre d’attachement à leur patrie, qui ont trahi la valeur ultime, ne méritent sans doute pas le soutien de nos gouvernements, ou la générosité de notre aumône.” Voici le patriotisme que l’on veut célébrer, qu’on veut présenter comme humaniste, comme une force pour le bien. C’est un couperet, qui pèse sur toutes nos têtes car il fournit un critère à partir duquel un choix personnel peut être qualifié et jugé, en complète abstraction des réalités matérielles qui le sous-tendent. 

Parce qu’enfin, le patriotisme c’est exactement comme la viande rouge. Quand tu en consommes, ton métabolisme le synthétise immédiatement en testostérone et ça te fait gagner des poils sur le torse. Je n’ai jamais connu d’expressions aussi violentes du patriotisme que celles associées au patriarcat à une certaine image de la virilité. Et c’est bien cela que Brian m’a si brillamment rappelé ce samedi-là à 3 heures du matin.  

Alors, si telle est ma compréhension du patriotisme (et que d’avance l’on rejette le nationalisme) que reste-t-il comme lien, comme émotion, pour nous relier à nos pays? Dans le monde que nous avons choisi, et que nous acceptons tous les jours, nos pays - en tant qu’entités politiques - sont des unités de production et des marchés. Des écosystèmes fiscaux ou le seul environnement qui compte, est l’environnement des affaires. Alors, comment se lier à ces entités autrement que par des rapports stricts de consommation et de travail? En définitive le lien à la patrie est entièrement contenu dans l’attachement qu’on a, émotionnellement, à ceux qu’on y connait et, le dévouement qu’on cultive, politiquement, aux luttes locales qui nous touchent. En ce sens ce lien est transitoire et entièrement circonstanciel. Il n’invite aucune niaiserie romantique et potentiellement coupable.

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