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16/11/2018 13h:20 CET | Actualisé 16/11/2018 18h:53 CET

[+212] "En 1994, le Rwanda est mort"

"Je n'ai jamais rencontré autant de personnes qui appréhendent le futur de leur pays avec autant d’enthousiasme et d’optimisme, avec gravité et responsabilité aussi."

Jennifer Sophie via Getty Images
Centre de Kigali. 

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

KIGALI - Au pays des mille collines, le Rwanda, on a tout simplement arrêté de les compter. Il y en a d’ailleurs bien plus que mille. Enias, notre chauffeur, nous l’a dit comme une évidence, en slalomant avec un flegme imperturbable entre ces collines et leurs vallées pour nous ramener du lac Kivu vers Kigali, la capitale. Du haut de ses deux mètres, il semble percevoir le monde avec peut-être un peu plus de clairvoyance que nous autres ici-bas. Mille c’est joli comme tout. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux Mille et Une nuits, avec comme une pointe de zèle en moins sur la fin. Je ne l’ai pas dit à Enias parce que je ne voulais pas m’engager dans un débat sur Shéhérazade en plein virages.

Une colline, une nuit, une histoire.

J’étais au Rwanda la semaine dernière: ma première fois dans une Afrique aux appellations nombreuses mais somme toute bancales, qui reste difficile à qualifier dans ses nuances. L’Afrique noire, qui relève du vocabulaire colonial, est en train de tomber en désuétude, enfin. L’Afrique subsaharienne, celles des journaux, n’évoque, dans mon imaginaire pilonné aux images d’actualité, qu’une hémorragie. J’ai donc inventé pour l’occasion “l’Afrique d’en dessous de chez nous”.

L’en dessous est étranger en soi et je dirais même qu’il l’est davantage que l’au dessus et les côtés. Pendant mon périple aérien, j’ai regardé le petit avion se déplacer vers le bas, sur l’écran de mon siège, en repensant à mes voyages de tout temps. S’ils venaient à être représentés sur une carte, mon petit avion irait principalement vers le haut, au dessus de chez nous. La vieille Europe a longtemps été ma zone de confort de voyage, pour des raisons pratiques et légitimes et d’autres qui le sont peut-être moins. Puis, dans un second temps,
mon petit avion a commencé à se déplacer vers la droite, au Moyen-Orient beaucoup, en Asie. En haut à gauche aussi pour les États-Unis. Mais jamais en bas, ou même à côté. En me comparant à une Française de mon âge, qui elle a certainement visité l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie voisines où j’ai d’ailleurs été aussi, moi, je ne suis jamais allée en Algérie ou en Mauritanie et je suis loin d’être la seule. L’idée paraîtrait même un peu saugrenue alors même que je ne compte plus mes séjours en Espagne, l’autre voisine. Celle du haut, sans surprise.

Si nous ne voyageons que peu en dessous de chez nous, du moins pour le loisir, j’ai également eu la sensation, pendant longtemps, d’avoir peu voyagé dans des pays plus pauvres que le mien. Ma définition du voyage a commencé assez naïvement par un mouvement vers la richesse, le développement, la propreté, l’émerveillement et une certaine forme de liberté, comme si elle ne pouvait se trouver que dans certains endroits et pas d’autres. Ces autres voyages, ceux qui font de nous alternativement et comparativement un.e touriste d’un pays aisé sont marquants parce qu’ils nous propulsent de l’autre côté du rôle que nous occupons habituellement.

J’avais beaucoup entendu parler du Rwanda récemment, par des personnes et des amis enchanté.e.s par leur séjour dans “la Suisse de l’Afrique”. On m’a demandé ce que j’y faisais en voyage, comme si je devais forcément y être pour autre chose qu’une simple visite de découverte. Grâce à celle du roi, au Rwanda, dont les Rwandais semblent se souvenir, ils savent à peu près placer le Maroc sur une carte. C’est toujours agréable car loin d’être acquis à travers le monde. Je m’attendais à une forte dose d’étrangeté, un dépaysement certain dans cette inversion des rôles touristiques, comme j’avais pu le ressentir à Cuba par exemple.

Au final, j’ai bu beaucoup de Fanta au Rwanda, le mot générique pour parler de soda. J’ai vadrouillé dans Kigali, en voiture, à pied, en short, en robe, en pantalon, pour découvrir églises, marchés, créateurs, artisans, bibliothèques, librairies, galeries, musées, mosquées, cafés et paysages. J’ai vu sur les étalages, des romans, des essais et toutes sortes de réalités qui racontent le génocide par celles et ceux qui l’ont vécu, qui y ont survécu. J’ai passé plusieurs heures au Mémorial du Génocide de Kigali où sont inhumées 250.000 victimes Tutsi, bouleversée mais impressionnée par la capacité à se raconter sans détour, à pardonner, à rendre hommage, à avancer. Sur la route vers l’arrière-pays, de la pauvreté parfois mais pas de misère. A Kigali la capitale, pas un papier par terre, et pas un motard sans casque et des leçons de développement visibles, tangibles.

J’y ai rencontré Dayanara, récemment reconvertie professionnellement dans un secteur touristique en plein essor qui connaît Kigali comme sa poche. Ritah, créatrice de bijoux m’explique dès mon premier jour “in Rwanda, we love drama”. Florent confirme en me racontant ses déboires amoureux, dans un pays où l’argent fait et défait encore les relations entre les gens qui s’aiment. Felix m’explique dans un français châtié, que depuis 2008, la langue française n’est plus enseignée dans les écoles au Rwanda qui a fait un virage anglophone à 180 degrés, un choix politique en lien avec la responsabilité de la France dans
le génocide. Le pays se retrouve avec des classes d’âges et de langues qui composent entre elles: les très jeunes Rwandais parlent anglais, ceux qui ont entre 28 et 35 ans parlent les deux langues, et les plus vieux le français. Ali, un taxi-mobylette dont j’ai poliment refusé les services m’a expliqué, tout fier en arabe, qu’il apprenait la langue du Coran parce qu’il était musulman, une toute petite minorité religieuse au Rwanda (1). Sur ses conseils, je visite le centre culturel islamique construit par Kadhafi à Kigali. J’y rencontre Isis, Ineza, Kenjoari et leurs amies, des adolescentes qui y étudient. Leurs uniformes ou leur prestance ont l’air d’être directement sorties de la vidéo de la Global Girl Alliance de Michelle Obama. Elles veulent parler de garçons, de petits copains, de mariage, et de Paris avec moi. Joshua, dont la famille a fui en Uganda pendant le génocide pour s’y réinstaller en 1995, me parle de son pays avec des étoiles dans les yeux. Je lui dis penser n’avoir jamais rencontré autant de
personnes qui appréhendent le futur de leur pays avec autant d’enthousiasme et d’optimisme, avec gravité et responsabilité aussi. “En 1994, le Rwanda est mort”, ce sont les mots employés au mémorial pour parler de l’état du pays après le massacre de près de 800.000 personnes.

En 1994, j’avais 5 ans, la période parcourue est totalement palpable, elle fait partie de ma vie. Parce qu’elle vient de “l’Afrique d’en dessous de chez nous”, la claque n’en est que plus violente, et le chemin accompli encore plus respectable. La claque d’en dessous m’inspire aussi un peu d’amertume et d’envie. Elle fait d’autant plus mal parce qu’elle est pragmatique et la comparaison accessible. Elle rend l’esquive impossible et fait émerger un constat pénible : la certitude que certaines de nos réalités marocaines auraient pu être radicalement différentes sur le temps d’une génération, la nôtre. 

(1) 2% au dernier recensement

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