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13/04/2019 15h:50 CET | Actualisé 13/04/2019 15h:50 CET

[+212] D'HEC à la gauche radicale, itinéraire d’un jeune Marocain qui a déserté les rangs des puissants

"Ma liberté à peine retrouvée, je me plongeai tout entier dans le combat politique français et marocain".

SonerCdem via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Quand a commencé mon engagement politique? A quel moment, et en quel lieu précis? Jeune Marocain titulaire d’un baccalauréat français scientifique, je suis passé par les classes préparatoires aux grandes écoles. Diplômé d’HEC, j’étais destiné à venir grossir les rangs de la bourgeoisie mondialisée plutôt que les cortèges de la gauche radicale anticapitaliste.

Mon implication dans la vie politique du pays où je vis (mais aussi de celui d’où je viens!) est d’une intensité telle qu’elle me paraît être là depuis toujours. Alors même qu’elle est récente, elle me paraît être un marqueur intemporel de mon identité la plus profonde. Comme si j’étais tombé dedans étant petit.

Pourtant, contrairement à beaucoup des camarades rencontré-e-s depuis que j’ai commencé à m’intéresser à la chose commune, mon intérêt formel pour la politique ne démarre que tard, quelque part entre 21 et 24 ans. C’est que je ne viens pas d’un environnement spécialement politisé. Né de parents fonctionnaires marocains, l’un diplomate et l’autre dans les affaires sociales, j’ai grandi dans cette grande classe moyenne si caractéristique de l’époque moderne: pas immédiatement touchée par la politique (contrairement aux classes populaires) sans inclination personnelle pour la politique (contrairement à tous ces militants et porte-parole politiques de la bourgeoisie petite, moyenne et grande).

Pour autant, il est indéniable que ce cadre, apolitique en apparence, a joué un rôle important dans ma trajectoire future dans la mesure où il était affranchi des considérations afférentes au profit, à la course aux primes et au chantage à la performance, si caractéristiques du tertiaire supérieur privé. Il comportait, en filigrane, des notions telles que la mission de service public, le sens de la cause nationale, le sens d’une mission et d’une vocation dépassant le strict intérêt individuel matériel.

Au hasard d’une origine biographique est venue s’associer la nécessité d’une trajectoire sociale qui m’a porté à expérimenter deux types d’affect typiquement spinoziens. Le premier, c’est la fameuse tristesse, entendue comme diminution de la puissance d’agir, dérivant de la découverte d’un environnement déserté par toute forme de profondeur intellectuelle et de réflexion critique, où les finesses intellectuelles de la philosophie, des mathématiques et de la géopolitique laissent la place aux considérations plus terre-à-terre de la comptabilité, de la finance d’entreprise ou du marketing.

Cette expérience, je l’ai d’autant moins bien vécue qu’elle n’a évidemment été précédée d’aucune explication, aucune discussion. “Tu étais bon en maths et en philo, tu feras de la finance ou du conseil”. Sa Majesté l’institution scolaire avait parlé et sa sentence était sans appel. Elle qui pousse systématiquement les bons élèves dans les bras du grand capital en vertu de ce qui s’apparente à une loi de la nature. Au passage, une grande partie de mes camarades de promo a fini à HEC tout à fait naturellement: leur intégration est le fruit d’une détermination sociale (matérielle, culturelle, politique) à la puissance inouïe, les destinant à perpétuer les traditions bourgeoises de familles constituant ce qu’on a tendance à appeler schématiquement “l’oligarchie”.

Sur le campus de HEC à Jouy-en-Josas, j’ai ressenti ce que Spinoza appelle l’indignation: “la haine que nous éprouvons pour celui qui fait du mal à un être semblable à nous”. J’arrive en septembre 2009, un an après la crise qui a failli emporter le capitalisme pendant que ses effets se matérialisaient sous mes yeux ébahis: dette privée devenue dette publique, sauvetage des banques sans la moindre contrepartie politique sérieuse, austérité, plans sociaux à tour de bras, paupérisation, mise sous tutelle de pays entiers par le capital.

Et nous, dans tout ça, “l’élite” de la Nation, largement formée grâce à l’argent public? À la manoeuvre pour que rien ne change dans les banques d’affaires, les cabinets de conseil, les boîtes de pub et de marketing. Au beau milieu de ce tumulte européen qui n’en finissait pas de m’interpeller, c’est ce qu’on a appelé le “printemps arabe” qui m’a définitivement propulsé dans l’arène politique.

D’une lecture de Bourdieu à une conférence sur Karl Marx, d’une manif anti-austérité à un meeting politique de Mélenchon, de l’adhésion à un parti à mon abonnement au Monde diplomatique, c’est une véritable colonne vertébrale idéologique que j’étais en train de construire, à la faveur d’une véritable révolution culturelle intérieure. Et à mesure que ma construction intellectuelle, philosophique et politique prenait forme, la distance à l’égard de ce qui m’était enseigné et du monde auquel j’étais destiné se transformait en un fossé béant. J’étais devenu un étranger dans le monde de l’argent.

Mes premières expériences dans l’univers professionnel n’ont rien fait pour arranger ma relation orageuse avec “l’entreprise”. La découverte de ce monde remarquablement homogène (intellectuellement, ethniquement, sociologiquement, politiquement), cynique, hypocrite et indifférent au sort d’autrui a achevé de rendre toute cohabitation impossible. Ce n’est pas réellement l’idée que je me faisais de la “réussite”, celle que l’on nous agite sous le nez pendant 20 ans pour nous enrôler dans la compétition scolaire. Mon calvaire a duré près de 3 ans dans le conseil en stratégie à cause des contraintes financières et de cette fichue injonction au renouvellement annuel de la carte de séjour. Je n’ai pu supporter ce chemin de croix qu’en continuant patiemment à me forger une carapace idéologique à grands coups de lectures et de conférences à haute teneur politique.

En 2016, c’est une heureuse conjonction d’éléments favorables qui m’a permis de me libérer des chaînes de l’emploi salarié pour aller vivre en rupture avec l’ère du temps, et conformément à mes aspirations de démocratie, d’égalité, de liberté. L’obtention de la nationalité française, la négociation d’une rupture conventionnelle et la découverte d’une vocation professionnelle m’ont ainsi fourni les circonstances qui m’ont propulsé hors du monde du capital, vers la réappropriation de toutes les facettes de mon existence. J’étais enfin maître de mon temps, en capacité de choisir ce que j’ai réellement envie de faire, à savoir des choses utiles pour les autres… et de m’intéresser sérieusement à la vie de la Cité!

Ainsi, ma liberté à peine retrouvée, je me plongeai tout entier dans le combat politique français et marocain en prenant ma carte au PSU, et en m’engageant au service de la campagne présidentielle de la France Insoumise et de son candidat, Jean-Luc Mélenchon, dont j’aurai d’ailleurs le privilège de représenter le programme électoral lors de la campagne législative qui suivra, en mai-juin 2017. Je découvris ainsi avec délice la passion de l’engagement politique radical, dans tout ce qu’il avait d’excessif et de romantique: débats militants enflammés, rédaction de tracts au vitriol contre la monarchie présidentielle et le pouvoir de l’argent, déambulations dans les rues de Paris pour sensibiliser la population à l’urgence écologique… le virage résolument militant de ma vie personnelle était désormais clair.

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