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07/05/2019 10h:37 CET | Actualisé 07/05/2019 10h:37 CET

[+212] De l'importance de redonner un visage à la diaspora juive marocaine

"Quand on parle de cette diaspora au Maroc, c’est souvent dans un registre nostalgique pur, comme si le temps s’était arrêté depuis les vagues d’immigration des juifs marocains en dehors du Maroc, vers Israël et ailleurs".

Pacific Press via Getty Images
Tel Aviv, 2015.

PARIS - Dans +212, on s’intéresse depuis plusieurs tribunes déjà à une identité marocaine à plusieurs visages dans sa condition de diaspora. Tous les textes qui sont publiés dans la rubrique indiquent le lieu où ils ont été écrits, ce qui nous permet facilement de faire des Paris-Hong Kong-Montréal-New York-Abu Dhabi et j’en passe. J’ai tenu à ce qu’on fasse inscrire ces points de départ de vos messages et des miens pour donner un peu de visibilité à notre mobilité, qu’elle soit choisie, contrainte ou subie.

Il y a une diaspora marocaine dont on parle peu, ou dont on parle du moins en termes ultra-spécifiques, j’y reviendrai un peu plus tard dans ce texte. Dans un recensement du ministère des MRE et des affaires de la migration datant de 2015, les Marocains d’Israël sont comptabilisés pour la première fois, et sont estimés à 800.000 personnes. C’est la deuxième plus grande communauté de Marocains Résidant à l’Étranger, juste derrière la France et avant l’Espagne.

Voilà qui est dit.

Cette semaine, j’ai choisi de donner la parole à deux artistes israéliennes d’origine marocaine dont les positions sur leur lien avec le Maroc sont très différentes. Rony Efrat habite et travaille à Paris, elle est chercheuse en linguistique appliquée, traductrice et artiste-auteure. Elle vit entre plusieurs langues, dont l’hébreu et le français qu’elle a choisi d’hériter du passé francophone et fassi de sa mère et de se l’approprier. Elle raconte dans son texte qu’on ne lui a pas parlé du Maroc dans son enfance et qu’elle est sur le point d’y aller pour la première fois, dans le cadre d’une énième procédure administrative. Pour sa naturalisation française, il lui faudra aller chercher un butin tout particulier: l’acte de naissance de sa mère qui n’est jamais retournée au Maroc depuis son départ du Royaume en 1971. J’ai aussi interviewé Khen Elmaleh, DJ, journaliste pour Haaretz et activiste de la cause marocaine en Israël. Elle s’exprime notamment sur sa vision politique de la minorité marocaine dans une société israélienne multiculturelle et inégalitaire, et développe pour nous l’intérêt artistique qu’elle trouve dans ses origines et celles de sa famille.

Ce choix éditorial s’inscrit dans un contexte particulier. Nous sommes quelques jours après la célébration de la Mimouna, fête nationale en Israël, qui constitue un des temps forts des festivités juives marocaines et marque la fin de la Pâques juive. Un peu plus tôt ce mois-ci, le New York Times, qui se soucie plutôt peu de notre partie du monde, a jugé utile de publier un article sur l’exception marocaine du monde arabe, soulignant, je cite, “les efforts mis en place par Mohammed VI pour raviver l’héritage juif du Maroc.” Dans cette lignée, on notera l’ouverture prochaine d’un centre talmudique, celle d’un musée de la mémoire juive à Fès et l’organisation d’élections des Instances représentatives des communautés israélites marocaines pour la première fois depuis 1969.

Ces initiatives sont louables et on peut s’en féliciter mais à mon sens, elles réhabilitent la judaïté marocaine dans un ancrage soit religieux, soit mémoriel et d’une certaine façon la circonscrivent, en limitent la perception et le champ des possibles. Quand on parle de cette diaspora au Maroc, c’est souvent dans un registre nostalgique pur, comme si le temps s’était arrêté depuis les vagues d’immigration des juifs marocains en dehors du Maroc, vers Israël et ailleurs. Cette ellipse de déni vient ajouter une spécificité à cette diaspora plus polémique que les autres, elle justifie ce discours d’exception. C’est précisément pourquoi j’ai eu envie d’en sortir, en donnant la parole à des descendantes d’immigrés marocains en Israël. Elles donnent un autre visage, un visage tout court, à un groupe qu’on connaît finalement si mal. Elles ont la trentaine et elles sont bien vivantes, en dehors d’un musée. Elles banalisent l’exception en la personnifiant, elles l’incarnent dans toutes leurs différences, dans toutes leurs nuances. Elles sont cet héritage vivant, par delà le noir et blanc, et le début d’une nouvelle histoire à écrire et à raconter.