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23/05/2019 15h:05 CET | Actualisé 23/05/2019 15h:11 CET

[+212] Crazy Rich Moroccans

"Remplacez les Chinois par des Marocains et vous avez la même histoire."

Antonio Saba via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

En ce moment même dans un vol pour New York, New York, je désespère de m’endormir. Toutes les lumières sont éteintes, les gens autour de moi ne semblent pas être dérangés par la promiscuité ou l’inconfort de la situation. Le joli masque de sommeil en wax d’Air France n’y fait rien. Je lance un podcast de méditation en me disant que ça pourrait peut-être m’aider à m’endormir. La voix suave que j’entends dans mon casque est celle du docteur Christophe André qui vend ses livres par milliers. J’ai découvert son travail aux éditions des Arènes pas plus tard que mardi. Il se trouve, le hasard fait bien les choses, que nous avons le même éditeur et j’espère, le même succès en librairie.

Plus Christophe André me dit de chasser de mon esprit les pensées qui viendraient perturber cette tentative de méditation débutante, plus mon cerveau contre-attaque en me pilonnant de questions improbables et d’idées saugrenues. En anglais, c’est ce qu’on appelle un epic fail.

Air France propose quatre modules pour se sortir de la torpeur de 7 heures de vol et de l’angoisse de 7 heures sans Internet :

  • “S’installer en soi-même”

  • “S’installer dans le vol”

  • “Voyager dans sa tête”

  • “Voler dans la sérénité”

Voyager dans ma tête, a priori je n’ai pas besoin d’un guide bien intentionné pour y arriver. Est-ce que je vole dans la sérénité? C’est une autre question. A laquelle je ne répondrai pas aujourd’hui. Je me suis donc résolue à faire taire le docteur Christophe André en me disant que je pourrai peut-être regarder un film comme tout le monde. Comédie/Romance, mes neurones ne sont pas vraiment disposés à se concentrer sur autre chose. Je m’arrête sur “Crazy Rich Asians”. Synopsis: Rachel Chu, originaire de New-York, accompagne son petit ami à Singapour pour assister au mariage de son meilleur ami. Tiens, moi aussi je vais à un mariage à Singapour bientôt. Play.

Je m’accroche vaillamment pour aller au bout des 121 minutes de ce soap opéra, seulement pour tirer la conclusion suivante: je ne vois rien de spécifiquement “asian” à cette histoire. Excepté le casting du film et quelques éléments d’exotisme accessibles ici et là (bouchées vapeur, bong, tigre empaillé et flore tropicale), remplacez les Chinois par des Marocains et vous avez la même histoire. Le film tourne autour de l’histoire d’amour impossible entre un richissime héritier singapourien, qui en plus d’être riche a eu la bonne idée de tomber fou amoureux d’une Américaine d’origine chinoise. Rachel est professeure d’économie à la New-York University, élevée dans une famille monoparentale (scandale) par une mère célibataire (scandale) aux revenus modestes (scandale). La mère de ce jeune homme, ainsi que sa grand-mère, s’opposent bien évidemment à cette union pour tout un tas de raisons, résumées dans une formulation dont l’enrobage a le goût de la maison. “We are not the same people”. Je vous laisse traduire, la suite vous la connaissez.

Vous la connaissez parce qu’elle est tout à fait familière. Elle répond à des règles connues et reconnues de non-mixité sociale, présentée comme le danger numéro 1, la menace ultime à la perpétuation des situations et des privilèges qui vont avec. Cette histoire est aussi celle d’une pression énorme à la consensualité, principalement exercée par des femmes sur des femmes d’ailleurs qui ont la main sur le curseur de la honte, du déshonneur.

Derrière ces vies parfaites, signées par de grands couturiers de la tête aux pieds se cache à peine une réalité qui est tout autre. Parce que dans “Crazy Rich Asians” mais aussi chez nous, la zone grise n’existe pas à la lumière du jour, Nick ne peut pas épouser Rachel sans se mettre toute sa famille à dos. Sa cousine, belle riche et intelligente se fait tromper par son mari mais préfère se taire pour ne pas créer de scandale, etc. La violence de ce contrôle social binaire ouvre la voie à toutes sortes de vies clandestines, personne ne voulant “perdre la face” pour utiliser une expression de circonstances.

J’ignore quelle était l’intention derrière cette représentation, certainement inhabituelle, d’une bourgeoisie “asiatique” (en l’occurrence chinoise) scandaleusement prospère. J’imagine qu’il s’agissait justement de casser certains stéréotypes sur les populations asiatiques aux Etats-Unis, pour les noyer dans une histoire d’amour impossible qui se veut inter-classe mais qui en réalité l’est à peine. J’imagine aussi qu’il faudrait raconter plus d’histoires comme celles-ci, celles qui finissent mal et celles qui finissent mieux, pour les rendre banales, acceptables.

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