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15/02/2019 11h:07 CET | Actualisé 15/02/2019 11h:07 CET

[+212] Couscous-merguez: une certaine idée du Maghreb

"Dans ma géographie affective, Paris est la capitale du Maghreb."

BENJAMIN CREMEL via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS - Le week-end dernier avait lieu, à Paris, la 25ème édition du Maghreb-Orient des Livres, organisé à l’Hôtel de Ville par l’association Coup de Soleil qui “aspire à rassembler les gens originaires du Maghreb et leurs amis” et œuvre à “mettre en lumière les apports multiples du Maghreb et de ses populations à la culture et à la société françaises.” Il y aurait tout un monde à découvrir au delà du couscous-merguez, plat (français) préféré des Français. Sans déconner.

J’y ai été invitée cette année et je m’y suis rendue seule pour la première fois. Pour regarder, écouter et probablement acheter des livres. L’air de rien, je me suis décoincée avec le temps. Avant, je n’allais pas aux événements labellisés “maghrébins” en France parce que je ne me sentais ni à ma place, ni forcément la bienvenue. Je n’apprends rien à personne en disant que la connotation du “maghrébin” ou pire de la “maghrébine” en France est si négative que jamais je n’ai voulu être associée à cette terminologie, ni au groupe qu’elle est censée désigner.

L’univers maghrébin, la fameuse “Maghrébie” que j’ai découverte en France, m’a d’abord renvoyée à une identité strictement française, qui n’a de sens qu’en France. Ici, les cœurs balancent: le Maghreb désigne vraisemblablement une région aux projections ultra polarisées, une destination de vacances ensoleillée où il fait bon de vivre avec une histoire contemporaine dont on évite de parler et un rapport ô combien tourmenté vis-à-vis de ses rejetons. Livres de cuisine acidulés et guides de voyages haut en couleurs attirent l’œil du visiteur de ce salon littéraire, immédiatement ramené à la réalité par la lourdeur des sujets éminemment épineux d’une sélection infinie d’ouvrages et de publications d’histoire, de sciences politique, de théologie etc.

En réalité, la composition de ce groupe “Maghreb” et l’identité qui est censée en découler m’évoquait peu de choses. Je ne le connais pas physiquement, n’ayant jamais visité mes plus proches voisins. “On” se croisait à la Coupe d’Afrique des Nations qui était là pour nous rappeler où nous étions sur la carte. En Afrique, du nord. Quand j’étais petite, on m’a appris à l’école que le Maghreb désignait le Maroc, l’Algérie et la Tunisie mais on n’a pas su m’expliquer pourquoi le nom de mon pays en arabe (Maghrib) désignait celui d’une région (Maghreb) en français. “Les Français ont mal traduit”. Dans la version Maxi Best Of - le Maghreb arabe - la Mauritanie, la Libye et l’Egypte arrivaient en supplément. Du haut de mes 8 ou 9 ans, le projet me laissait déjà perplexe.

Depuis que j’ai le choix ou que j’ai pris la décision de m’exprimer en certains termes et pas d’autres, j’ai une préférence marquée pour la désignation “Afrique du Nord” plutôt que celle de “Maghreb”. Je ne parle pas ici de définitions objectives, scientifiques, mais de la valeur subjective et affective des mots. “L’Afrique du Nord” moins cabossée par l’histoire, projette de nouvelles perspectives, peut-être même heureuses.

Dans ma distanciation avec le “Maghreb” il y a aussi une volonté personnelle, enfin assumée je crois, à me défaire des grands ensembles qui ont une fâcheuse tendance à diluer les complexités, curiosités, absurdités qui font ce que nous sommes, individuellement et à plusieurs. Le “Maghreb”, le “monde arabe”, “l’orient”, “la Méditerranée” et les autres sont devenus autant d’étiquettes qui enferment au lieu d’ouvrir. Le but n’a jamais été d’être figés mais au contraire de se mouvoir dans, autour et à l’extérieur de ces frontières, qui sont imaginaires et perméables.

C’est à Paris que je suis allée à Alger ou à Tunis. Par proxy, en métro, dans un café, au détour d’une conversation, d’un plat ou d’une chanson. Dans ma géographie affective, Paris est la capitale du Maghreb.

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