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26/06/2019 15h:29 CET | Actualisé 26/06/2019 15h:30 CET

[+212] Corne de gazelle & soft power

"La cuisine marocaine a des atouts implacables, c’est indéniable, mais est-elle vraiment lancée dans cette compétition?"

Brasil2 via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

ÉDITO - Dans un de mes tous premiers textes publiés dans +212, intitulé “Spoutnik contre Apollo”, j’avais introduit la notion de soft power et surtout ce qu’elle voulait dire à mes yeux. Le soft power ou puissance douce, est un concept de relations internationales[1] qui désigne la capacité d’un acteur politique à influencer indirectement les autres, à travers des moyens non coercitifs: structurels, culturels ou idéologiques. La compétition entre les nations se joue sur autant de champs de bataille qu’on pourrait imaginer: la musique, le cinéma, la littérature, le sport et... la cuisine.

La cuisine n’a jamais été autant à la mode et constitue un axe majeur du soft power aujourd’hui. La cuisine marocaine a des atouts implacables, c’est indéniable, mais est-elle vraiment lancée dans cette compétition? C’est la question (entre autres) que j’ai voulu poser à deux femmes marocaines en cuisine à Paris. Fatéma Hal, 67 ans, cheffe du Mansouria, et Sara Boukhaled, 26 ans, pâtissière et fondatrice de Maison Gazelle.

J’avais entendu parler de Fatéma Hal à maintes reprises. Et de son restaurant aussi, le Mansouria, dans le 11ème arrondissement de Paris. Je l’ai entendue ou plutôt écoutée pour la première fois à l’occasion d’une présentation de son dernier livre “Le discours amoureux des épices” à l’ambassade du Maroc. Je l’ai écoutée comme une enfant à qui on raconte un conte. Et pour cause, Fatéma Hal en connaît des histoires: celles des recettes que nous chérissons jusque dans leurs moindres détails, celles des mets que nous connaissons et leurs façons de voyager à travers le monde, celles des épices et des guerres qui se sont livrées pour elles. Elle fait ça si bien que j’ai immédiatement su que j’aurais envie de l’interviewer à mon tour. C’est chose faite.

Fatéma Hal m’a très gentiment accueillie au Mansouria qu’elle ouvre en 1985, une institution. Je lui ai demandé de me raconter comme elle est devenue cheffe, elle qui était destinée à tout autre chose. J’ai sollicité son analyse sur l’avenir de la cuisine marocaine, le soft power par le goût. Je lui ai demandé de me parler de la cuisine du lien qui lui est si chère, de transmission.

C’est justement sa passion pour les produits gastronomiques d’exception qui pousse Sara Boukhaled à se lancer dans une aventure entrepreneuriale avec Maison Gazelle. Née de parents marocains, elle grandit en France, doublement gourmande. Aujourd’hui avec Maison Gazelle, elle réinterprète ce trésor de la pâtisserie marocaine. Fleur d’oranger, rose, citron, cardamome, sésame, amandes, cacao, bergamote, ou noisette du Piémont, la corne de gazelle se joue de mille parures. De cette façon, Sara Boukhaled souhaite rendre hommage à ses origines, sa famille et à tous ces amoureux du goût rencontrés au sein de ses voyages. Dans son interview, elle me parle de slow-food ultra tendance, de savoir-faire ancestraux et de sa toute première boutique parisienne.

La cuisine marocaine ne se résume pas aux cornes de gazelles, aux couscous (merguez!), aux tajines aux pruneaux et pourtant. En France et ailleurs probablement, c’est souvent ce qu’on pourrait croire. Il existe pourtant tout un répertoire d’ingrédients, de savoir-faire et de recettes prêtes à époustoufler quiconque aura la chance de les découvrir. Le challenge consiste précisément à trouver, à créer, une place pour la complexité de notre cuisine sans se laisser dicter les règles par d’autres ou se faire déposséder d’un patrimoine et de son histoire. Dans cette compétition, il s’agit avant tout de travail. Travailler à apprendre sans se figer dans le temps, travailler à donner une contemporanéité dynamique à notre cuisine pour qu’elle s’ouvre encore davantage sur le monde, sans devenir une parodie d’elle-même.

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