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04/03/2019 09h:51 CET | Actualisé 04/03/2019 09h:56 CET

[+212] Contresens à réconcilier

"On peut choisir de ne pas fermer les yeux sur un mépris tellement systématisé dans notre société, entre les plus 'forts' et les plus 'faibles', qu’il a rendu le propos 'neutre' impossible".

Ababsolutum via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Il y a quelques semaines, j’ai écrit un édito dans lequel j’ai parlé de mariage mixte. J’ai conclu ce texte par un constat, que la seule forme de mixité qui manque réellement à ma vie “internationalisée” est avant tout sociale. La semaine dernière, j’ai publié un long entretien de l’artiste Meriem Bennani. Dans notre échange, j’ai retrouvé un discours familier à de nombreux égards. J’ai éprouvé fierté et plaisir à parler d’une artiste qui a décidé d’interroger son milieu avec exigence et bienveillance. J’aime croire que, d’une certaine façon, je partage sa démarche, parfois difficile mais aussi passionnante. À la suite de cette publication, un extrait de son interview a suscité la polémique sur les réseaux sociaux. Nous avons échangé à ce sujet et Meriem Bennani a tenu à s’expliquer : 

En tant qu’artiste, je suis souvent mise dans une case. Rapidement. Les gens adorent les raccourcis, ça les rassure et ça les aide à me placer sur une échelle socio-politique qui leur sert de thermomètre quand ils parlent de mon travail. La majeure partie de mon travail a porté sur une diversité de personnages marocains et a été exposée principalement aux Etats-Unis. D’un point de vue américain, mon travail est souvent placé du côté des minorités, qu’il faut soutenir et encourager. Au Maroc, aussi moyenâgeux que cela puisse (me) paraître, mon milieu et patronyme me propulsent immédiatement de l’autre côté de cette échelle socio-politique, avant même que je prenne la parole ou que je crée. Je dirais que ce côté là de la société marocaine (auquel j’appartiens) a suffisamment parlé, a eu suffisamment d’occasions de prendre la parole et d’espaces pour le faire, à l’opposé de mon positionnement dans un contexte américain ou européen. C’est important pour moi de réconcilier ces deux positionnements, les affronter, les confronter et les embrasser en toute transparence. J’ai (finalement) décidé de les mettre face à face quand j’ai choisi de mener mon prochain projet, qui sera présenté aux Etats-Unis, dans ce qui fut mon lycée, sur des adolescents de l’école française à Rabat. C’est un projet sur une partie de mon identité de l’intérieur, pas celle que m’attribuent les autres. Ce ne sera pas simple, mais c’est probablement bon signe. “

En décrivant des faits, en mentionnant son appartenance à un milieu dit “privilégié”, à une classe dite “dominante” au Maroc, Meriem Bennani a fait l’objet d’un certain nombre de commentaires et de messages violents à son égard. Ses détracteurs lui ont reproché son arrogance, comme si elle fanfaronnait de ses privilèges supposément fassis ou qu’elle regrettait le fait de les avoir “perdus” en vivant aux Etats-Unis. L’inverse de son propos. Au delà de la réaction violente de certains lecteurs, de l’agressivité isolée de certains individus dont beaucoup n’ont probablement pas lu l’interview en question, il y a dans ce contresens quelque chose de vraiment intéressant. 

Dans ce contresens, on peut choisir de ne pas fermer les yeux sur un mépris tellement systématisé dans notre société, entre les plus “forts” et les plus “faibles”, qu’il a rendu le propos “neutre” impossible. Il est nécessairement chargé, marqué par la personne qui le formule. Dans ce contresens, on peut choisir de ne pas fermer les yeux sur une autocritique bourgeoise qui se fait si rare que lorsqu’elle advient, elle sonne faux aux oreilles de certains. Dans ce contresens, on peut choisir de ne pas fermer les yeux sur une féodalité moderne farouchement maintenue en vie par ceux qui en profitent, aujourd’hui menacée de facto par l’accès grandissant à Internet et aux réseaux sociaux. Dans ce contresens, on peut choisir de ne pas fermer les yeux sur cette violence, physique et symbolique, érigée en grille de lecture du monde, le nôtre, qui revient comme un boomerang à ceux qui l’ont envoyée et à ceux qui y sont assimilés. “Retourne à Fès avec tes privilèges”, a-t-on dit à Meriem. On peut comprendre ce contresens. Et on peut comprendre cette rancœur d’ordre général qui vient ponctuellement s’abattre sur une personne en particulier, comme cette fois-ci. 

Cette semaine, je voulais écrire un texte sur la bourgeoisie pour accompagner les contributions de Yasmine Lahrichi qui s’est essayée à un exercice de définition du “bourgeois” dans son application marocaine et de Laila Marrakchi qui a planté le décor de ses films, “Marock” et “Rock the Casbah”, en plein dans cette bourgeoisie marocaine. Je n’aurais pas pu trouver un meilleur point de départ pour ma réflexion que ce qui est arrivé à Meriem Bennani. À l’arrivée, quelques jours plus tard, j’ai encore des questions. Je me demande comment passer outre cette violence sans pour autant la passer sous silence dans ce qu’elle nous révèle de notre société. Je me demande comment dialoguer dans un échange effectif par delà le clash. Je me demande comment désamorcer le retour du boomerang, dans le respect de tout un chacun.

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