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22/07/2019 14h:51 CET | Actualisé 22/07/2019 14h:55 CET

[+212] Comment j'ai créé "Lalla de Moulati", petite marque inspirée de mon histoire avec le Maroc

"Pleine d’enthousiasme et d’envie d’apporter ma pierre à l’édifice de mon autre pays, je décide de venir travailler au Maroc en tant que styliste."

Lalla de Moulati

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Lorsqu’on m’a proposé, il y a quelques semaines, d’écrire un texte pour cette rubrique, je dois avouer que bien que j’ai dit oui, je ne savais pas vraiment quoi écrire. Qu’est-ce que je pourrais bien dire sur le Maroc? De mon expérience personnelle, professionnelle. Bien que de mère marocaine, je ne suis pas née au Maroc, je n’y ai pas grandi. Suis-je donc légitime pour en parler? Et si oui, est-ce que je fais vraiment partie de la “diaspora marocaine”? Dans un sens oui, car je suis tout de même moitié marocaine. Que dire alors de cette relation complexe?

Alors je vais essayer de faire simple et de commencer par le début… Je m’appelle Leila B. G., Je suis née à Paris, ma mère est marocaine et mon père est français, moitié anglais. Jusqu’en 2010, et comme beaucoup d’enfants issus de couples mixtes, ma relation avec le Maroc s’est construite par mes séjours réguliers durant les vacances scolaires, qui étaient l’occasion de visiter la famille et de voyager aux quatre coins du pays à la découverte de ses richesses.

Mais je ne peux pas parler du Maroc sans commencer par présenter la personne centrale qui me relie à ce pays à savoir, ma chère maman. C’est vraiment à travers elle que j’ai appris à l’aimer, c’est elle qui m’a transmis “l’Amour du Maroc” avec un grand A et un grand M. Tout au long de mon enfance, que ce soit à Paris ou à Rabat, j’ai été bercée par les récits de jeunesse de ma mère: la belle époque de Rabat, ses vacances à Tanger ou à El Jadida, le Deauville marocain: “une jeunesse dorée, certes, mais moderne, ouverte d’esprit et poussée par un vent de liberté”, comme elle aime à dire. Cette ambiance, on la retrouve aussi dans le livre “Chronique des années de fraises” de Nordine Ben Mansour. C’est aussi ma mère qui m’a transmis l’amour du Maroc par le prisme artistique et esthétique: son patrimoine au travers de ses spécificités artisanales régionales – accents, costumes, souks ruraux, architecture, cuisine, histoire, culture. J’ai eu la chance de connaître ce que j’appellerais le “Vrai Maroc”, quitte à ce que certaines personnes soient choquées. Tant pis!

En 2010, pleine d’enthousiasme et d’envie d’apporter ma pierre à l’édifice de mon autre pays, je décide de venir travailler au Maroc en tant que styliste. Dans un premier temps, je suis embauchée par une école de stylisme en tant que professeur d’histoire de la mode et du costume. Ma “Grande Aventure Marocaine” commence.

Avec le recul, je me dis que je n’étais pas vraiment préparée. Je ne réalisais pas, à l’époque, l’ampleur du changement de vie que j’entreprenais. Après tout, venir en vacances dans un pays, aussi familier que l’on pense, ce n’est pas y vivre au quotidien. Et ça a été un vrai choc culturel! Je luttais entre mon envie de m’intégrer, de bien faire, de me faire des relations, d’embrasser le mode de vie marocain, et mon mode de vie très français, très parisien.

J’ai dû accepter que mon gardien d’immeuble et mes voisins soient plus à jour sur ma propre vie que moi-même.

Il a fallu que je reconditionne mon cerveau. De ma façon de m’habiller (trop excentrique, trop court), à ma façon de me déplacer (marcher? Mais quelle idée!), en passant par ma façon de penser ou de m’exprimer sur certains sujets (la politique, les femmes, la famille, la société, la liberté), j’ai dû accepter que mon gardien d’immeuble et mes voisins soient plus à jour sur ma propre vie que moi-même.

Dans mon travail, c’était pareil. Selon moi, mes élèves devaient apprendre un maximum de choses, garder l’esprit aussi ouvert que possible, être confrontés à des choses qui bousculeraient leurs regards. Après tout, ils voulaient travailler dans la mode. Difficile de se faire l’œil quand on ne peut pas montrer de contenus artistiques jugés indécents. Quand j’ai travaillé par la suite en tant que styliste dans les usines de prêt-à-porter à Casa, il a fallu que je comprenne que “tout de suite”, “demain”, “dans deux heures” ou “dans une semaine” voulaient dire la même chose.

Trois ans de lutte contre moi-même, de schizophrénie je dirais même, entre une petite voix qui me disait “Pars, fuis tant qu’il est temps, ce pays n’est pas fait pour toi!” et une autre qui me disait de ne pas abandonner si vite, que ce pays faisait aussi partie de moi, de prendre le temps de le découvrir.

Trois ans à ne pas comprendre mes connaissances marocaines sur place qui me disaient “Mais qu’est-ce que tu es venue faire ici? Nous, si on était à ta place, on quitterait ce pays!”. Je ne comprenais pas ces réflexions. Je suis passée par des moments de doute, de remise en question de façon de penser, de voir ce pays, ma place dans ce pays, et je dirais même ma “marocanité”.

Pourquoi y étais-je venue?

Qu’est-ce que je voulais donner au Maroc et qu’est-ce que j’en attendais en retour? 

Et surtout, pourquoi cette première expérience avait été si douloureuse pour moi?

Je suis donc repartie sur de nouvelles bases. J’ai recommencé cette relation à zéro. J’avais besoin pour cela de revenir vers des choses plus authentiques, plus proches de ce qu’était pour moi le Maroc.

Habituée depuis toute jeune à évoluer parmi les artistes (Miloud Labied, Kacimi, Abouelwakar), artisans, tapissiers, brodeurs, brodeuses, potiers, j’ai voulu me replonger dans cet univers qui m’était cher. En me promenant dans la médina de Rabat et de Marrakech, j’ai été frappée par ce qui s’offrait à mes yeux: contrefaçons, copies, pyramides d’épices en plâtre peint, amoncellement de théières clinquantes, tas de babouches trop souvent made in China, le tout démultiplié dans le miroir déformant des cartes postales proposées aux touristes. Une vision du Maroc qui ne correspondait pour moi à aucune réalité ou qui était complètement dépassée! 

A nouveau je me plonge dans mes souvenirs d’enfance et notamment dans les expressions que j’entendais de ma mère. L’expression Lalla Moulati avait particulièrement retenu mon attention.

En réaction à ces images biaisées véhiculées sur le Maroc, j’ai créé une collection de cartes postales que j’ai appelé “In The Mood For Morocco”. J’y ai repris des éléments folkloriques mais profondément ancrés dans le patrimoine marocain, comme la théière, le tajine, les verres à thé, les babouches. Je les ai représentés de façon répétitive pour souligner l’aspect de masse que l’on retrouve dans les souks et médinas mais avec un parti pris de couleurs, noir, bleu, blanc, épuré. C’est avec cette première collection que je suis allée démarcher la librairie Kalila Wa Dimna à Rabat qui a accepté avec enthousiasme mes cartes postales et avec laquelle je collabore toujours!

Forte de ce premier intérêt pour un travail personnel, je décide de créer ma marque. A nouveau je me plonge dans mes souvenirs d’enfance et notamment dans les expressions que j’entendais de ma mère. L’expression Lalla Moulati avait particulièrement retenu mon attention. Elle me faisait rêver, elle évoquait entre autres pour moi, un mélange entre le tableau orientaliste “L’esclave blanche” de Jean Jules Antoine Lecompte de Nouÿ, les personnages du film ”À la recherche du mari de ma femme”, ou le livre de Fatima Mernissi “Une enfance au harem”. Bref, si Lalla Moulati était une personne, son port serait altier, sa mise sophistiquée, son pas décidé. Il y a aussi dans cette expression un petit côté désuet qui me plaisait beaucoup.

C’est aussi une expression typiquement marocaine, ancrée dans le patrimoine marocain, cette expression n’existe qu’au Maroc et cela me tenait à cœur. Je voulais aussi un nom de marque qui corresponde à ce que j’étais et à ce à quoi j’aspirais, à savoir un trait d’union entre la culture marocaine (ses influences multiples) et la culture française et occidentale, d’où la particule “De”, clin d’œil au côté noble de cette expression. Lalla de Moulati était née!

Autour de Lalla de Moulati je travaille des formes épurées et des associations de couleurs simples qui réinventent et perpétuent les motifs traditionnels pour qu’ils se déclinent sur toute une gamme de produits constitutifs d’un véritable art de vivre.

Dans mes différentes recherches de fabrication, j’ai découvert que certains “maallem” et autres artisans étaient en voie de disparition. Les problèmes auxquels j’ai dû faire face m’ont fait réaliser à quel point, sauf exception, l’artisanat marocain manquait de formation, de renouvellement et d’innovation. Toute forme d’art doit se réinventer pour rester en vie.

Mais à force de persévérance, j’ai fini par trouver des artisans avec lesquels j’ai pu établir de vraies relations professionnelles et de véritables échanges autour de la création, j’en suis particulièrement fière! J’ai aussi rencontré de belles personnes avec lesquelles je partage une même vision de la création et de l’artisanat et avec lesquelles je collabore toujours à Tanger, Marrakech, Rabat, Casablanca, ou Khemisset.

Depuis sa création en 2013, je continue à développer ma marque Lalla De Moulati au Maroc et à l’international. Par la création de ma marque, j’ai entamé un nouveau chapitre avec mon autre pays qu’est le Maroc. Une relation plus apaisée et aussi un beau lien entre ma mère et moi. Lalla De Moulati est une histoire de transmission continue d’une culture, d’une civilisation, d’un patrimoine.

Aujourd’hui, c’est entre Paris et Rabat que je puise l’inspiration. Pour finir je reprendrais les mots d’Auguste Rodin: “En somme la beauté est partout, ce n’est pas elle qui manque à nos yeux, mais nos yeux qui manquent à l’apercevoir”. A bon entendeur!

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