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05/07/2019 10h:54 CET | Actualisé 05/07/2019 10h:55 CET

[+212] Coming-out végétarien et états d'âmes humains

"La question de ce qu’il faut ou ne faut pas manger dépasse celle des animaux. Elle vient interroger notre humanité et notre rapport à notre environnement et aux autres."

Natissima via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

ÉDITO - J’ai dédié mon édito de la semaine dernière à une réflexion sur la cuisine marocaine et son potentiel de soft power. C’est d’un autre pouvoir d’influence dont j’aimerais parler aujourd’hui, un peu différemment de d’habitude.

J’ai grandi sans amis végétariens mais dans ma vie d’adulte j’en ai quelques uns. Sur les réseaux sociaux, depuis quelques années déjà, certains d’entre eux publient, partagent, écrivent sur l’urgence d’arrêter de manger des animaux. De façon plus ou moins impactante, culpabilisante, graphique. C’est dans ce sens que j’ai sollicité Nawelle El Khourouj pour une contribution. Je lui ai demandé de raconter pourquoi et comment elle est devenue végétarienne mais surtout de nous parler des éléments qu’elle considère spécifiques à son contexte de vie. Nawelle a grandi au Maroc, elle vit en France aujourd’hui.

Quand “Monsieur Champion” demande à Gad Elmaleh comment on appelle les gens qui ne mangent pas de viande, il répond: “Les pauvres.” Voilà mon introduction au végétarisme et elle continue de me faire rire.

Je ne suis pas végétarienne. Pire que ça, j’adore la viande. Je l’aime rouge, blanche, je l’aime crue, cuite, rosée, marinée, séchée, mijotée. Elle a toujours fait partie de mon alimentation. Quand j’étais petite, je mangeais de la viande midi et soir. C’était normal. Depuis les années 1990, les quantités ont changé. Elles se sont réduites dans mon assiette et dans celles des membres de ma famille. Un mélange de considérations gourmandes, pratiques, écologiques mais surtout parce que nous cuisinons nous-mêmes, sur trois continents différents.

Mon amour pour la viande n’est pas sans contrariétés. Peut-être est-ce le cas de tous les amours. Je n’arrive pas à en acheter chez le boucher, j’ai toujours été dégoûtée par les étalages de viandes et particulièrement par les poulets accrochés à l’envers. Le maximum que je puisse faire est d’acheter de la viande sous vide emballée ou de la charcuterie. Le reste est hors de ma portée. Je déteste l’Aïd el Kebir pour son côté sanguinaire mais j’adore boulfaf. Je n’ai pas de viande dans mon frigo mais j’en mange quand je suis invitée ou que je vais au restaurant. J’ai un blocage total sur le lapin parce que je n’arrive pas à l’envisager comme un animal comestible. La liste est longue et n’a pas d’autre intérêt que celui d’exposer les incohérences criardes entre mon ressenti et mes pratiques.

La végétarienne en moi est peut-être en attente d’un déclic pour faire son coming-out. Mais lequel? Si je suis dégoûtée par la viande, les bouchers ou le sang, ce n’est pas par compassion pure envers les animaux. C’est le cas de beaucoup de gens et ce serait plus simple, mais non. J’ai du mal à affronter les preuves ostentatoires de violence. Notamment celles qui témoignent de la mort d’un bœuf ou d’un poulet, mais pas seulement. Je n’ai pas (encore) de problème de principe à ce qu’on tue des animaux pour les manger.

Aujourd’hui, ma relation aux animaux est exclusivement carnivore, à quelques exceptions superficielles près. De fait, je ne “fréquente” pas d’animaux vivants et je vis en ville. Jusqu’à aujourd’hui, je déteste être ramenée à ma condition de mammifère et j’ai beaucoup de mal à comprendre la domestication des animaux dits “de compagnie”. J’ai essayé pourtant.

Quand j’étais petite, j’ai lu toute la collection des livres de Barbie. Ils étaient roses, leur couverture rigide et ils racontaient les aventures de Barbie dans différents contextes où elle devait principalement réfléchir à comment s’habiller. Comme Barbie dans “Barbie à la ferme” j’étais très enthousiaste à l’idée d’aller à la ferme pour la première fois. Une fois dans une étable, j’ai détesté. La boue, les odeurs, les bruits. Ce jour-là, mon destin et celui de Barbie se sont séparés irréversiblement. Mais surtout, j’ai compris que je ne faisais pas partie de ces gens qui aiment particulièrement les animaux.

Sans particulièrement aimer les animaux donc, je conçois parfaitement que nous soyons locataires de la même planète. Sans particulièrement aimer les animaux, je m’émeus à l’image d’un ours polaire affamé qui finit à un feu rouge dans une ville de Sibérie à la recherche de nourriture. Peut-être parce que mon premier doudou est un ours polaire. Sans particulièrement aimer les animaux, j’ai été choquée par les images d’abattoirs ou d’élevages de volaille en cages, de Fast Food Nation à celles de l’association antispéciste 269 Libération Animale que je n’ai jamais réussi à regarder. Je me dis que mon coming-out, s’il doit advenir, ne sera pas pas forcément sentimental mais conscient.

La question de ce qu’il faut ou ne faut pas manger dépasse celle des animaux. Peut-être pour mieux la rejoindre. Elle vient interroger notre humanité et notre rapport à notre environnement et aux autres. Les religions apportent leurs réponses. Celle qu’on m’avait donnée à l’école était simple. Manger ce qui est halal pour ne pas rôtir en enfer sur une brochette. Comme boulfaf.

Alors j’avais demandé à mon père de m’expliquer ce qu’avait dit la maîtresse d’arabe en cours d’éducation islamique. Et il m’avait dit que manger du jamón ibérico de bellota (un type de jambon espagnol) était plus halal qu’un Big Mac de bœuf au Mac Do. Les cochons sont élevés en liberté et mangent les glands (bellotas) des chênes que l’on trouve dans ces grandes fermes. Le bœuf qui finit en steak dans un burger lui, a eu une toute autre vie.

J’ai chéri cette définition dans ce qu’elle avait de moderne, de compréhensif, de provocant. Aujourd’hui, je suis en mesure de dire qu’elle a plutôt bien vieilli. Quand j’y pense, il est là mon premier coming-out.

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