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26/10/2018 13h:05 CET | Actualisé 26/11/2018 12h:48 CET

[+212] Collectif NAAR: "Notre culture est sous domination de la culture occidentale"

"On voulait que notre culture soit plus concurrentielle aux yeux du monde."

Ilyes Griyeb/Collectif NAAR

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS - Créer une structure destinée à diriger, produire et promouvoir des projets d’artistes marocains, arabes ou hors des sentiers battus de l’industrie musicale: c’est le pari que s’est lancé, il y a un peu moins d’un an, le collectif NAAR, né d’une collaboration entre Mohamed Sqalli, directeur créatif dans la musique et le photographe Ilyes Griyeb. Marocains installés en France, ils se confient pour la rubrique +212 sur leur double appartenance culturelle, leurs projets et leur démarche artistique.

Mohamed, Ilyes, pourriez-vous revenir rapidement sur vos parcours personnels?

Ilyes Griyeb: J’ai grandi dans le sud de la France et je suis arrivé à Paris il y a une dizaine d’années. J’ai commencé la photographie il y a un peu moins de 5 ans, assez naturellement. A force de faire des séjours au Maroc de plus en plus longs et approfondis, j’ai été amené à faire des photos par réflexe plus que par démarche définie. Le corpus d’images que j’avais créé avait un sens et c’est de ce constat que j’ai formulé mon désir de faire de la photo professionnellement.

Mohamed Sqalli: Mon parcours est assez simple, ou classique du moins. J’ai grandi à Casablanca et je suis arrivé en France après mon bac. J’ai enchaîné classe prépa et école de commerce parce que je ne savais pas encore précisément ce que je voulais faire de ma vie. Quand j’ai terminé mes études, mes choix de carrière ont été beaucoup influencés par le besoin administratif de rester en France. Parmi les différentes carrières qui s’offraient à moi, la publicité m’a parue relativement supportable et m’a permis d’avoir une stabilité tout en faisant un métier que j’appréciais. Mais ma passion a toujours été la musique. J’avais fait un stage chez Universal Music, j’ai été manager et directeur artistique de différents groupes, dont Malca. Globalement pendant 5 ans, j’ai un peu mené une double vie.

Sur le papier, vous êtes tous les deux franco-marocains. Est-ce une appellation dont vous vous détachez ou au contraire que vous embrassez, et si oui dans quelle mesure?

IG : Je pense que l’appellation “franco-marocain” me correspond mieux qu’à Mohamed parce que je suis né en France, mais je ne suis pas sûr de ce que ça veut dire. Certains Marocains nés au Maroc sont peut-être moins marocains que je peux l’être et inversement. Franco-marocain, ça ne représente pas grand chose selon moi, à part une question de sol peut-être, de mobilité certainement.

MS : L’année dernière j’ai été naturalisé français et ça a un peu changé ma vie en me libérant d’une charge mentale. De fait, ma vie s’est accélérée cette année et je viens de quitter mon travail dans la publicité. En devenant producteur, ma part dans les projets a beaucoup changé, je maîtrise le contenu, le propos, la manière de vendre un projet artistique. J’ai l’impression que le système d’octroi des cartes séjours est aussi là pour orienter et formater vers certaines carrières, pour combler certains besoins, pour faire des actifs qui contribuent à la société par leur travail. Le profil recherché étant évidemment plus un CDI dans une grande entreprise et moins un indépendant dans les métiers artistiques. C’était la raison principale de ma double vie et je ne pense pas être un cas particulier quand je regarde autour de moi, je vois plein de situations comparables. Je trouve ça plutôt dommageable vu que le rayonnement de la France s’est toujours fait à travers ses artistes et ses intellectuels, notamment d’origine étrangère et aujourd’hui c’est devenu très difficile. 

IG : Si tu parles d’étrangers de première génération en France effectivement, mais je pense que c’est leur descendance qui s’exprime aujourd’hui. Dans mon cas, ayant grandi en France, on pourrait s’attendre à ce que je passe pour un français au Maroc et que je me fasse traiter comme un zmag à coup de railleries et de blagues mais pas du tout. Mes parents sont restés très marocains, avec une forte relation au pays, ma première langue c’était la darija. Mon père s’est quasiment réinstallé au Maroc depuis une dizaine d’années où il passe une grande majorité de son temps. C’est ce qui m’a permis de passer plus de temps au Maroc à mon tour grâce la démocratisation de l’avion et aux compagnies aériennes low-cost. Du voyage estival annuel j’ai commencé à aller au Maroc 6 à 7 fois par an. Je me sentais proche du Maroc, j’avais envie d’y passer plus de temps et j’y ai trouvé une certaine forme de fraîcheur et de créativité que je ne trouvais pas en France. Ne me reconnaissant pas dans la majorité des sujets, j’ai décidé d’aller chercher les miens au Maroc. 

Est-ce que vous pouvez me raconter votre rencontre, et le déclic qui vous adonné envie de travailler ensemble? 

IS : Il y a plusieurs épisodes (rires)

MS : A une époque où je travaillais dans une agence digitale, j’avais la liberté de choisir les freelances avec lesquels je voulais travailler.

IS : Et il n’a fait travailler que des Marocains (rires)

MS : Un ami développeur m’a dit “Je connais un autre marocain comme toi, il faut absolument que tu le rencontres” et c’était Ilyes. On a travaillé ensemble dans le cadre de l’agence, et puis notre relation a évolué.

IS : J’ai commencé à aider Mohamed sur ses projets personnels, en dehors de son travail dans le digital.

MS : Il m’a aidé à faire la cover du disque de Malca qui est sorti l’année dernière. J’appelais Ilyes quand j’avais besoin d’aide. Jusqu’au jour où Ilyes s’est fait voler ses photos par Skepta. C’est moi qu’il l’ai aidé à ce moment-là. Personne ne voulait parler de cette histoire dans la presse, donc avec un peu d’appréhension j’ai fini par le faire, en élargissant à la manière dont étaient traités les artistes arabes en général. On a complété le texte ensemble et on l’a publié sur Medium.

IS : On n’avait pas d’autre choix que d’exposer la situation nous-mêmes et espérer que notre message soit relayé par ces mêmes journalistes qui n’ont pas voulu se mouiller au départ. Et il y a eu effet boule de neige. A partir de là on s’est dit que notre duo fonctionnait plutôt bien et qu’il fallait en faire quelque chose.

MS : On est revenus vers nous pour nous demander qui étaient ces artistes arabes qu’on défendait dans le texte et c’est une question à laquelle on n’avait pas encore de réponse, c’était un positionnement de principe plus qu’autre chose à ce stade.

Pouvez-vous me parler de NAAR et des artistes avec lesquels vous travaillez? Dans quelle mesure l’action de NAAR consiste à rééquilibrer un rapport de force en défaveur de certains artistes et certains messages? 

MS : L’incident du vol des photos d’Ilyes, et plus largement l’utilisation de la culture arabe par des artistes étrangers sans implication d’artistes arabes nous a donné envie de travailler avec des artistes arabes parce qu’on estime que la culture est un marché mondial qui met les cultures en concurrence, et qu’on voulait que notre culture soit plus concurrentielle aux yeux du monde. Notre façon “d’aider” c’est de s’inscrire dans une démarche de production, de promotion et de défense de leurs œuvres.

IG : Notre démarche n’est pas caritative, le but c’est de travailler avec les meilleurs, donner leur chance à ceux qui à nous yeux le méritent, sans aucune espèce de discrimination positive.

MS : On embrasse complètement ce système concurrentiel, quand on a eu l’opportunité de signer chez Universal on l’a fait. Le combat est vraiment culturel, l’objectif étant de décider nous-mêmes de ce qu’on a envie de dire et pas de laisser quelqu’un le faire à notre place.

En référence à la section ”à propos” du site web de votre collectif, dans lequel vous dites aspirer à une ère de post-culturalisme, pourriez-vous expliquer ce que vous entendez par là? Pourquoi avoir abandonné vos éléments de langage en lien avec les artistes arabes?

IS : Idéalement on aimerait aider tout le monde, mais on a commencé très vite, naturellement, par ce qu’on connaît le mieux pour être les plus efficaces: le Maroc. Mais c’est temporaire, si demain quelqu’un nous donne envie de travailler avec lui, parce que nos valeurs et nos envies convergent, peu importe pour nous d’où il vient.

MS : On a commencé par parler d’artistes arabes, mais NAAR est arrivé dans un second temps. C’est pourquoi à la rédaction de notre manifeste on a réalisé que c’était inutile de nous fermer des portes. En réalité, ce phénomène dont sont victimes les artistes arabes, d’autres artistes en font les frais également, à partir du moment où ils ne vivent pas dans un pays européen de premier rang. Un artiste serbe se fait piller, un artiste sénégalais se fait piller, un artiste asiatique se fait piller. NAAR n’a pas de frontières pour cette raison.

IG : Si je résume: Est-ce que ton pays a de la valeur? Est-ce qu’en tant qu’artiste tu réussis à tirer profit de cette valeur là? Si ce n’est pas le cas et que d’autres personnes le font à ta place, il y a un travail à faire.

MS : On essaye de rester factuels, mais le post culturalisme est un idéal auquel beaucoup aspirent, on aimerait beaucoup vivre dans un monde où tout le monde circule librement, avec les mêmes opportunités et les mêmes chances, les mêmes accès aux médias. C’est le libre-échange dans la culture pour résumer. 

IG : Mais on est encore loin de ce monde post-culturel, on utilise ce terme-là comme un objectif à atteindre.

MS : Tant que les règles du jeu ne sont pas les mêmes pour tout le monde, il y aura des dominants et des dominés. Notre culture est sous domination de la culture occidentale au sens large, avec des monstres industriels dans la musique, le cinéma, la publicité etc., qui décident pour le monde entier. La bataille est culturelle, mais le rayonnement d’un artiste a aussi un pendant économique avec des répercussions positives dans son pays, notamment dans des pays en voie de développement, avec bien plus d’impact que les grandes fortunes aujourd’hui. Un succès à l’international pose un exemple, montre que c’est possible. Je préfère mille fois un Abdellah Taia à je ne sais quel grand patron dans ce qu’il renvoie comme image du Maroc au monde. Aujourd’hui l’image du Maroc à l’international est très peu nuancée, ce que je trouve extrêmement dommageable.

IG : Elle est monochrome même.

MS : Abdellah Taia vient apporter de la nuance à cette image, mais beaucoup d’artistes marocains qui s’exportent ne sont pas à la hauteur. J’ai vraiment envie qu’il y ait suffisamment d’artistes, notamment de musiciens marocains, qui à force de succès commerciaux, diront: le Maroc c’est aussi ça.

IG : Les artistes sont une carte de visite pour leur pays, tout simplement.

Vous travaillez à donner de la visibilité à des artistes dont certains sont issus de milieux populaires. Qui est votre public aujourd’hui, en France et au Maroc, et à quoi ressemble-il? Percevez-vous un décalage entre vos artistes, notamment les rappeurs marocains que vous produisez, et leur public?

IG : Les expatriés marocains aujourd’hui en France sont relativement bourgeois, ils font donc naturellement partie de notre public ici. On produit des rappeurs marocains qui attirent un public marocain. Aux concerts de Toto, à Casablanca ou à Paris, toutes les couches sociales sont représentées dans le public.

MS : En France, notre public bourgeois est un public d’early adopters, ultra connectés, à la recherche de nouveauté, qui lit sur Clique ou dans les Inrocks qu’il se passe quelque chose dans la musique marocaine, donc ces gens-là vont aller à un concert bien présenté, bien organisé peut-être pour la première fois.

IG : Le public de nos rappeurs au Maroc est un public majoritairement populaire. C’est moins le cas dans nos événements à Paris, déjà parce que, pour prendre Shayfeen comme exemple, le gros de son public n’est pas à Paris physiquement, tout simplement. Le hip-hop aujourd’hui ça touche de plus en plus de monde alors que quand j’étais petit, c’était une musique qui s’écoutait aux marges de la société.

MS : A Paris, lors de notre dernier concert à la Bellevilloise, il y avait des Français fans de hip-hop qui ont entendu parler de l’événement dans la presse musicale française, des fans de Shayfeen, des bourgeois marocains curieux qui s’intéressent à la vague d’évènements cool à Paris, des Marocains d’Allemagne, de Belgique, des mineurs marocains sans-papiers, etc. À 400 places, il est encore difficile de donner une dominante, mais quand on fera de plus grandes salles on sera en mesure de classifier notre public de façon plus claire. Un de nos sous-objectifs, c’est d’intéresser notre élite marocaine à la culture de son pays parce qu’elle lui est présentée sous le bon angle, avec les bons codes visuels.

IG : La prochaine génération de leaders, notamment dans le milieu culturel marocain, est en train de se constituer ses goûts et ses références musicales à l’heure où on parle. D’où l’importance de la séduire et de l’inclure dans la vague.

Quelle importance accordez-vous à la couverture de vos activités dans la presse française? Avez-vous la sensation que la façon dont on parle de jeunes artistes marocains est en train de changer ou qu’on reste globalement enfermés dans les mêmes schémas narratifs ?

IG : A ce jour, il y a peu de journalistes qui acceptent de travailler avec les artistes pour créer un contenu journalistique proche de la vérité. Ils utilisent souvent l’argument fatal selon lequel ils ne sont pas là pour faire de la promotion pour écrire ce qu’ils veulent et souvent véhiculer des idées fausses.

MS : C’est comme s’il fallait s’estimer heureux de recevoir de l’intérêt médiatique quel qu’il soit, alors même que parfois les dégâts d’un mauvais article peuvent être difficiles à rattraper. On a été contactés par deux médias pour faire un documentaire, à qui on a essayé de faire comprendre qu’il fallait qu’on soit impliqués dans la conception du contenu, ils n’étaient pas d’accord donc on a refusé le projet. Je préfère qu’ils n’en parlent pas plutôt qu’ils en parlent mal. D’où encore une fois l’importance capitale d’être producteur pour maîtriser le contenu. Il faut être producteur parce qu’il y a un vrai enjeu de précision.

IG : Le risque c’est d’être manipulé pour créer un effet “sensationnel” qui va à l’encontre souvent de tout ce pour quoi on se bat, qui détruit la valeur du projet et du travail qui est derrière, autant s’en passer. 

Qu’est-ce qui fait que vous soyez basés à Paris aujourd’hui et/ou qu’est ce qui vous y retient?

MS : On vit à Paris pour la proximité avec les circuits de décision que ça implique, et qui est nécessaire dans notre travail.

IG : Les choses se font dans les grandes capitales, c’est inévitable. Idéalement on aimerait créer un équilibre entre le Maroc et la France, mais à ce stade, rentrer ça veut dire s’enterrer. Aujourd’hui, le combat se joue en France. Une fois qu’on aura produit davantage de projets, travaillé avec plus d’artistes, on pourra envisager le Maroc.

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