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02/10/2019 10h:49 CET | Actualisé 02/10/2019 10h:49 CET

[+212] Chirac, la France, le Maroc et moi

"Depuis l’étranger Jacques Chirac incarnait cette France qu’on aimait, avec le sentiment (...) que lui nous aimait aussi, nous les Marocains et nous les Arabes."

SAMEER AL-DOUMY via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

ÉDITO - Vis ma vie de chroniqueuse. Pour gérer le contenu de la rubrique, la publication de contributeurs externes et les interviews de personnalités, j’essaye de faire un planning mensuel. Idéalement, je le fais valider par la rédaction en chef en amont. Puis, la réalité arrive avec son lot d’imprévus, d’ajustements et d’interversions nécessaires pour aligner envies et contraintes, contenu et temporalité. C’est le Rubik’s cube avec lequel je joue toutes les semaines.

J’étais en train de travailler sur le papier que j’avais prévu de publier quand j’ai appris la mort de Jacques Chirac. J’ai été vraiment touchée. Dans un élan de gourmandise médiatique, j’ai lancé France Inter sur mon téléphone et France 24 sur mon ordinateur. En même temps. Les voix se sont superposées dans une cacophonie superflue et puis je me suis remise au travail ou du moins j’ai tenté de le faire. Je n’étais plus vraiment alignée avec mon sujet initial. J’ai compris, depuis quelques temps, que ce type de dérèglement faisait partie des dangers de l’écriture connectée. Il peut rendre la production ou la création beaucoup plus fastidieuse, mais pas seulement.

Ce dérèglement m’a poussée à revenir à mon Rubik’s cube en décidant de mettre en pause ce que j’étais en train de faire et de dédier cet édito à Jacques Chirac, dans un nouvel alignement des petits carrés. Je ne publie pas un bilan politique, ni un hommage ou du moins pas uniquement mais d’abord comme une exploration, tout à fait égocentrique, de l’émotion qui m’a traversée. Pour la comprendre. 

En 1995 j’avais 6 ans. En 2007, j’ai eu 18 ans. Jacques Chirac a été président de la France pendant ces années constitutives de ma conscience politique. Jacques Chirac a passé plus de temps dans ma télévision que les personnages de F.R.I.E.N.D.S. Pendant ces douze années, il a incarné la fonction présidentielle de façon continue, faisant inévitablement, à mes yeux, de ses successeurs des remplaçants. De cette position privilégiée dans mon champ médiatique de l’époque, il a créé les références auxquelles j’allais forcément revenir plus tard, consciemment ou inconsciemment. En comparaison à aujourd’hui, la concurrence des images était quasi-inexistante. La télévision était le seul écran devant lequel on pouvait rester des heures, à une époque où Internet était rationné et nos connexions constamment menacées par le risque d’un coup de téléphone fixe qui arrivait sans prévenir.

Jacques Chirac a été président toutes ces années où je n’étais pas en France. On s’est croisés en 2007 et c’est peut-être là que réside toute la singularité de notre “relation”. Le décès de Jaques Chirac m’a fait réaliser qu’il y a eu deux grandes périodes dans mon rapport à la politique française: avant lui et après lui.

Avant 2007, je vivais au Maroc et la politique française relevait en réalité de l’ordre du divertissement. Un Netflix avant l’heure, brillamment et illégalement décodé à Takadoum via le satellite Hotbird grâce auquel nous captions toutes les chaînes françaises. Par proxy, toujours à travers un écran, de manière passive et sans voter bien entendu, j’ai suivi des victoires, des défaites, des rebondissements qui se passaient loin de chez moi. J’étais incollable sur les débats, les partis, leurs poulains et leurs chefs de file. J’étais tout simplement fan, fan d’un univers étranger dans les faits, intime dans l’affect.

Déresponsabilisée mais addict au suspense, confortablement installée devant ma cheminée à Rabat, j’ai appris, commenté et critiqué une narration impossible à binge-watcher. Jacques Chirac fut un pilier de cette sitcom, un repère, toujours présent quelque part. Dans ces conditions ultra-favorables, il est plus facile d’expliquer l’émergence d’un lien affectif avec un personnage qu’on porte dans son cœur, dans ses hauts et ses bas, exactement comme dans une série de fiction. 

Sur Canal + (en clair), les Guignols de l’info avaient propulsé Jacques Chirac en Super Menteur, ce président inutile, incapable mais terriblement sympathique. Depuis l’étranger Jacques Chirac incarnait cette France qu’on aimait, avec le sentiment, plutôt rare dans l’ordre mondial qui nous régit, que lui nous aimait aussi, nous les Marocains et nous les Arabes. La majorité de ces événements ne me concernaient pas du tout mais ceux qui regardaient le monde, au delà de la France, nous les avions en partage. Ce tout petit sentiment d’appartenance, décuplé par l’intensité d’une adolescence qui a véritablement commencé avec les attentats du 11 septembre et qui a valsé au rythme d’une succession de guerres qui passaient toutes à la télé, a rendu ces épisodes globaux encore plus forts dans mon ressenti et dans ma mémoire.

Il a fallu que le “comédien” Jacques Chirac meure pour que je réalise que le personnage était mort depuis longtemps déjà et que la série était bel et bien finie. La mort de Jacques Chirac vient appuyer sur la fin d’une ère. Celle de mon irresponsabilité politique. J’ai mis 12 ans à le formuler aussi clairement. Si ce spectacle est terminé, il est plus que jamais temps de faire de la place à de nouveaux personnages. The show must go on.

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