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29/03/2019 12h:10 CET | Actualisé 29/03/2019 12h:13 CET

[+212] Chez moi nulle part et partout à la fois

"Les gens supposent qu’on vient d’un endroit d’où l’on ne vient pas parce qu’on y est trop assimilés."

Tony Anderson via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Quand je faisais du tourisme à New-York, je me sentais avantagée et bien vis-à-vis de moi-même. Je pense que cela a beaucoup à voir avec le fait que la culture française est admirée dans cette ville. Après tout, je connais la mode française, la cuisine française... sans n’avoir toutefois jamais considéré cela comme spécial auparavant.

Mais je ne suis pas née en France. Je suis née au Maroc de parents marocains. J’y ai passé toute mon enfance, à l’école française. Après ça, mon père a trouvé un travail en Bulgarie. Après la Bulgarie, j’ai vécu en France, en Roumanie et en Belgique, avec un retour de quelques mois au Maroc tous les trois ans environ. J’étudie maintenant à Montréal. À Montréal, il y a beaucoup d’étrangers, de TCKs (je vous expliquerai la signification de ces trois lettres un peu plus bas) et de Français, donc je pense être bien intégrée.

Toutefois, j’ai parfois l’impression d’être une sauvage pour mon propre peuple. Dans mon pays, on encourage paradoxalement les études à l’étranger et une légère occidentalisation peut-être vue comme un signe d’éducation, mais vivre ”à l’occidentale” autant que moi peut faire de mois une “criminelle”, une “folle”, une “hérétique” et une “putain” aux yeux de mes compatriotes – une putain ne serait-ce que parce que je fume. En d’autres termes, le statut moral le plus bas d’une société. Je pense que ce paradoxe encourage la fuite des cerveaux, puisqu’il est difficile de faire des études à l’étranger sans développer une culture étrangère dans la foulée.

TCK signifie “Third Culture Kids”. C’est un terme désignant les personnes ayant passé la majeure partie de leurs années de formation en dehors du (ou des) pays de leurs parents, ce qui aboutit à une culture qui n’est ni tout à fait celle de leurs parents, ni tout à fait celle du (ou des) pays où ils ont grandi. C’est un terme plutôt utilisé pour les personnes ayant vécu dans au moins trois pays, comme ceux dont les parents travaillaient dans les affaires, l’armée, les agences internationales, les missions religieuses ou la diplomatie.

En Belgique, un collègue m’a dit que la première fois qu’il m’avait vue, il s’était dit que j’étais trop assimilée, au point où je pourrais être battue dans ma ville d’origine, où il avait lui-même vécu. Peut-être est-ce pour toujours pouvoir être accepté chez soi que beaucoup de Maghrébins choisissent de ne pas s’assimiler quand ils migrent en Europe.

Il y a quelques temps, j’ai eu une colocataire arabe israélienne. Je lui ai proposé de lui apprendre le français en échange de leçons d’arabe. Outre le fait que je ne sois pas toujours tout à fait à l’aise avec la darija, que j’aie peu de connaissances en arabe classique et que nos dialectes étaient différents, certains codes avaient des significations liées à la classe sociale dans le dialecte levantin – par exemple, prononcer ou non le “ق”, et par quel son le remplacer sinon. Je crois avoir vu ma colocataire se figer et se demander si je n’avais pas en fait été élevée dans les montagnes, ou si j’avais déjà été scolarisée. Pas dans un système arabophone, en effet, non. Elle n’a jamais eu l’air de comprendre ni de me croire quand je lui disais que mon éducation avait été faite en français, et axée sur la culture française. Comme elle ne connaissait pas cette langue et cette culture, elle ne pouvait pas constater par elle-même que je les maîtrisais, contrairement aux Français, qui peuvent le voir et l’entendre. Quand on ne connait pas les langues, l’histoire, le rapport du Maghreb avec la France, etc., tout ce qu’il y a à faire est de me croire quand je l’explique, au lieu de faire ses propres assomptions sur la raison pour laquelle je suis comme je suis.

De retour à New-York, un sans-abri m’a un jour demandé une cigarette. Je lui ai donnée et il m’a demandé d’où je venais. J’ai répondu qu’il ne connaîtrait pas mon pays. Il a insisté en affirmant connaître tous les pays du monde. Alors je lui ai dit. Il s’est exclamé, en anglais: “Oh! Le Maroc! Tu sais qui est mon Marocain préféré?” J’ai répondu non et il a donné un nom que je ne connaissais pas. Surpris, il m’a demandé comment je pouvais ne pas connaître le Marco Polo marocain. J’ai bredouillé que je ne savais pas grand-chose sur l’histoire de mon pays, et je pense qu’il a compris. Je pense avoir dit parler plutôt français, et en tant qu’afro-américain, je suppose qu’il savait une chose ou deux de l’impérialisme européen. Il est parti après m’avoir demandé quelques sous. De retour à Montréal, j’ai demandé à mon père qui était le Marco Polo marocain. Très vite, il a pensé à un nom. Là, j’ai réalisé que j’en savais moins sur l’histoire de mon pays qu’un Américain.

Ce qui me conduit au problème inverse: les gens supposent qu’on vient d’un endroit d’où l’on ne vient pas parce qu’on y est trop assimilés. Quand je venais d’arriver à Montréal, on me demandait souvent si j’étais française - maintenant, c’est libanaise. Parfois, on le supposait directement. Même après avoir dit ne pas l’être, on peut continuer à me considérer comme telle. Même des Marocains ont pu le faire. Cela peut m’ennuyer un peu, parce qu’à force, cela peut déteindre sur moi et m’amener à être surprise que les lois pour les Français ne s’appliquent pas à moi.

La plupart des gens qui partaient du principe que j’étais française étaient français eux-mêmes. D’un côté, j’apprécie qu’on me fasse me sentir comme si j’avais ma place et ça me touche; de l’autre, je suis le produit de la colonisation et ça m’amène à questionner mon honneur et mon intégrité, même quand je ne peux pas renier mon éducation française sans faire exactement ce que cette inconnue dans le métro en France, quand j’étais adolescente, m’a accusée de faire: renier mes origines.

J’aimerais parler du relativisme culturel, le concept de Lévi-Strauss affirmant qu’aucune culture n’est inférieure à une autre, puisque les critères mesurant la civilisation dépendent du contexte culturel lui-même. Cela suggère donc de pouvoir être vu différemment en fonction de notre environnement. Cela peut créer des troubles dans sa perception de soi, si elle est conditionnée par la manière avec laquelle les autres nous perçoivent, son identité sociale.

Finalement, les gens peuvent prendre le temps de comprendre ma situation; qu’en ayant vécu dans beaucoup de pays, j’ai reçu des influences multiples et que je ne me sens davantage chez moi dans aucun d’eux, et que malheureusement, même en faisant des efforts pour en apprendre sur le sujet, en venant de là et en ayant vécu treize ans et demi là-bas, j’en sais très peu sur le Maroc. Ils peuvent aussi essayer en vain de comprendre, et choisir mon identité à ma place.

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