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12/07/2019 17h:29 CET | Actualisé 12/07/2019 17h:30 CET

[+212] Ceuta, entre nos frontières physiques et mentales

"La ville de Ceuta/Sebta est probablement ma toute première rencontre avec la notion de frontière, qui plus est dans tout ce qu’elle a d’absurde."

JOAQUIN SANCHEZ via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

ÉDITO - Dans +212 on parle souvent de frontières. Elles encadrent nos vies, factuellement ou mentalement. Dans certains cas, elles se superposent, se font concurrence. Autour de nous, elles naissent, elles bougent, parfois elles disparaissent.

La ville de Ceuta/Sebta est probablement ma toute première rencontre avec la notion de frontière, qui plus est dans tout ce qu’elle a d’absurde. Une enclave, ce n’est pas évident à comprendre pour un enfant. Les enclaves, celle-ci et les autres, ont au moins le mérite de vous inculquer la discontinuité des territoires et des réalités de façon très efficace. Il faut un visa pour rentrer à Ceuta/Sebta, alors même qu’on ne quitte pas le territoire marocain et qu’on voit la ville s’éclairer le soir depuis le balcon de ma grand-mère. Je me souviens que pour “entrer” en Espagne, il fallait (peut-être faut-il toujours) rouler en voiture dans un bassin d’eau creusé à même le bitume. Pour nettoyer les roues de leurs saletés et réaliser que nous l’étions, sales, dans le regard de l’autre. L’inverse n’a jamais été nécessaire. L’Europe est propre, même quand elle n’est pas à sa place.

Ce petit îlot urbain espagnol est un reste d’histoire. Il est entouré de Maroc, il n’y a d’autre séparation que le poste frontière. On parle souvent de cette ville dans les livres de géographie ou en cours d’espagnol quand on apprend “Clandestino” de Manu Chao. Et pour cause c’est de la super frontière. Tout y est, les barbelés, les clandestins, la contrebande, la fin de l’Afrique, le début de l’Europe, la fin du rêve andalou médiéval, la misère, la drogue, la violence.

C’est de cette ville qu’a choisi de parler Sara Benbrahim dans sa contribution cette semaine. Son séjour à Ceuta/Sebta, la ville d’Hercule qui a séparé l’Afrique de l’Europe, l’a emmenée là par delà ses attentes.

De fait, quand on la chance de voyager, de vivre ailleurs pendant quelques jours, quelques semaines, quelques mois, quelques années, certains lieux nous marquent plus que d’autres. Evidemment. De la rencontre avec ces frontières “objectives” par le voyage découle, dans certains cas, un remue-ménage de nos propres frontières personnelles. Par frottement, par contact. C’est dans ce processus que certaines de ces frontières personnelles se révèlent, qu’on devient en capacité de réaliser leur existence, de les formuler à soi puis aux autres, dans un sens ou dans l’autre. Le phénomène est assez fascinant. Il est en mouvement perpétuel avec soi, avec moi. A ce jour, je ne lui connais pas de fin réelle, uniquement des épilogues forcés, maquillés.

De nos frontières personnelles, on tente de célébrer la perméabilité, la flexibilité. On essaye de s’ouvrir, d’apprendre, de s’apprendre, de comprendre et se comprendre. Sur Internet, la seule vague sur laquelle nous sommes presque tous égaux, on circule librement. De nos autres frontières en revanche, les “vraies”, on combat farouchement leur porosité, on construit des forteresses. Dans ces dynamiques contradictoires, il semblerait que l’on se perde. Certains en meurent, les plus chanceux s’en épuisent. A vouloir donner du sens à une notion qui n’a d’intéressant que ses failles, ses manquements.

Un malentendu? Peut-être.

Je n’ai jamais compris ma première frontière, je m’y suis faite. Les adultes se résignent. Depuis ma petite enclave, j’en ai vu d’autres des frontières. De la principauté anecdotique à la colonie illégale. Parfois banales, invisibles, ridicules, révoltantes, dramatiques, ou tout simplement fermées - celles où j’ai été refoulée. Ces frontières ne cesseront pas d’exister en dehors d’une utopie, mais elles restent violemment dépossédées de sens, de justice.

Il reste les autres. Celles sur lesquelles on peut agir, directement, tous les jours, pour inspirer autre chose que de la peur, de l’intimidation, de l’humiliation.

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