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09/09/2019 10h:03 CET | Actualisé 09/09/2019 17h:49 CET

[+212] Ceci n’est pas un édito de rentrée

"Je suis en relation à distance depuis 12 ans. Avec ma famille et accessoirement mon pays."

David-Prado via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Ceci n’est pas un édito de rentrée. Techniquement, c’en est un pour des questions de timing évidentes. J’ai mis la rubrique en pause pendant le mois d’août et qui dit reprise du travail en septembre dit inévitablement rentrée. Dans un édito de rentrée, je devrais m’épancher sur mes vacances déjà lointaines, vous raconter quelques souvenirs gorgés de soleil et d’eau de Méditerranée chérie, vous confesser qu’il y a des matins où je sniffe ma crème solaire juste pour m’imaginer au bord de l’eau, les doigts de pied en éventail.

Je ne ferai rien de tout ça pour plusieurs raisons. La première c’est que je déteste la rentrée, ça me rappelle des souvenirs de stress scolaire intense. Ma seule joie à l’idée de reprendre l’école résidait dans l’utilisation de mes nouveaux stylos à paillettes et la découverte de mon nouvel emploi du temps qui me permettrait d’établir mon planning de tenues hebdomadaires, pendue au téléphone (fixe) le temps de longs brainstormings avec mon amie Sarah. Mon profil de lycéenne mi-nerd/mi-fashionista est inclassable sur des critères de teen-movies américains et j’en tire une certaine fierté aujourd’hui. Je déteste tellement la rentrée que je m’en suis débarrassée dans ma vie actuelle. Je n’ai pas vraiment de rentrée vu que je n’ai pas vraiment de vacances parce que, où que j’aille, mes projets sont dans mes valises. A l’image de la fluidité des genres sur laquelle mes étudiants à Sciences Po viennent de me donner une leçon magistrale, je pose ici le concept de la fluidité du temps, loin de la binarité travail/vacances.

Cette rentrée est aussi une période d’anniversaires. La première année de +212 qui est née en septembre 2018. Mes trente ans qui arrivent ce mois-ci également avec leur lot de questions, réalisations, prises de conscience, résolutions. Comme un deuxième 1er janvier, des cadeaux en plus, qui sait?

De mes vacances, exclusivement passées en famille cette année, je suis revenue avec un constat qui aurait probablement dû me foudroyer plus tôt, au vu de la charge émotionnelle de tous mes séjours et à la difficulté de tous mes départs qui ne s’estompe pas avec le temps. Je suis en relation à distance depuis 12 ans. Avec ma famille et accessoirement mon pays.

Aujourd’hui, il existe toute une littérature plus ou moins fiable sur l’art de vivre sa relation à distance dans le domaine amoureux. Des livres, des tutoriels YouTube, des forums à n’en plus finir dans lesquels on parle très justement de la sublimation de moments simples: manger ensemble, se promener, se baigner, faire un trajet de voiture. On y évoque également l’idéalisation de nos attentes, l’envie que tout se passe bien justement parce qu’on se voit peu et les risques de cette tendance au perfectionnisme. Pour les amoureux, on parle aussi de la tristesse par anticipation, celle qui vient ternir vos derniers jours ensemble.

Je me suis reconnue dans tous ces phénomènes tels qu’ils sont décrits, mais dans un contexte familial. J’appartiens à une génération à qui Internet a fait croire que tout était possible, ce qui est presque vrai. Mais ces relations, quand bien même simplifiées par les moyens de communication de notre époque restent largement complexifiées par le poids de la culpabilité: celle d’une séparation physique avant tout choisie. Tous ces supports alertent du risque inévitable du “cœur brisé” dans ce type de configuration.

C’est donc ce qui se passe à chaque décollage de l’aéroport de Rabat-Salé.

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