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17/10/2019 11h:30 CET | Actualisé 17/10/2019 11h:30 CET

[+212] Beurette ou princesse? Entretien avec Alice Pfeiffer

"Cette situation remonte à un héritage colonial très mal digéré où, dans l’imaginaire collectif, on a transformé le harem en barres d’immeubles."

Astrid di Crollalanza
Alice Pfeiffer

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

SOCIÉTÉ - Je suis le travail d’Alice Pfeiffer depuis un petit moment maintenant. La journaliste de mode franco-britannique est formée en gender studies à la London School of Economics. Dans les Inrockuptibles, Antidote, iD ou Le Monde, Alice Pfeiffer s’est penchée entre autres sur la définition du mauvais goût, a exploré la fascination de la mode pour les cités et formulé la confusion de style entre hipster et salafiste.

“Je ne suis pas Parisienne” est son premier livre, qu’elle a construit autour et à partir de ses expériences de journaliste. De défilé en défilé, de rencontre en rencontre. Elle y déconstruit méticuleusement le mythe de cette Parisienne insaisissable, pour en souligner la dimension excluante vis-à-vis de toutes les autres femmes. 

Son cinquième chapitre s’intitule “Le fantasme de la beurette ou ‘l’orientalisme de proximité’”. Pendant ma lecture, j’ai photographié la première page de ce chapitre pour l’inclure à ma story Instagram et puis je suis allée dormir. Au réveil, j’avais reçu des dizaines de messages, de femmes, qui m’en demandaient davantage. Alors, j’ai décidé d’interviewer Alice Pfeiffer sur un sujet qui, en réalité, dépasse les frontières de la capitale française.

Lors de notre échange, Alice Pfeiffer m’a parlé d’histoire avec un grand H, de colonisation avec un grand C, d’imaginaire, de téléréalité, des bons arabes et des mauvais. Au bout de chacune de ces discussions, toujours la même impasse: cette impossibilité pour la femme d’origine maghrébine d’exister en France en dehors de certains labels et pas des plus flatteurs. Après plusieurs années de pratique, j’encadre la fonction de mon identité telle qu’elle est perçue dans l’espace public entre deux valeurs: la “beurette” et la “princesse”.

N’ayant pas grandi en France, je ne me suis jamais envisagée comme une beurette et dans toute ma naïveté, je n’ai jamais imaginé que le label puisse m’être appliqué. Il me faudra un certain temps pour comprendre, non sans fracas, que la projection a un pouvoir inouï sur la réalité. L’exemple est cocasse mais particulièrement efficace. Depuis petite, j’aime expérimenter des choses avec les vêtements, j’adore me déguiser et jouer à ma propre Barbie. Un jour, en m’inspirant d’un look de la chanteuse Angèle (qui a la peau blanche, les cheveux blonds et qui me nargue avec une frange que je n’aurai jamais dans cette vie) je suis sortie en jogging Adidas, un modèle nineties à boutons pression, couleur rose bonbon.

Ce jour-là, je me fais arrêter dans ma candeur assortie à mon pantalon par un dealer dans ma rue qui m’appelle “ma sœur” pour me dire qu’il ne m’a jamais vue avant. Il ne m’a juste jamais vue habillée de cette façon. Visiblement, le jogging à 3 bandes a fait tomber une certaine barrière symbolique qui lui a permis de m’adresser la parole. Cette théorie s’est vérifiée à plusieurs reprises, impliquant du sportswear qui devient lourd de sens sur certains physiques et pas d’autres, qui se révèle être le bon costume pour le bon rôle. Au delà de l’offuscation de classe, la réalité blesse parce qu’elle me renvoie à mon propre biais, à mon propre aveuglement.

A l’“orientalisme de proximité” tel que mentionné dans le livre d’Alice Pfeiffer vient s’ajouter alternativement, du moins dans mon expérience, une autre forme d’enfermement, cette fois-ci dans une cage plus bling que bling bling. La “princesse” (du désert, du Sahara, des Mille et une nuits et j’en passe) est un label plus sournois parce que contrairement à la beurette, il a des airs de compliments. La princesse a de l’allure et c’est en réalité tout ce qu’on lui accordera. Sa force de caractère passe pour caprice. Une fois apposé, le label “princesse” annule dans l’œuf toute possibilité de combat ou de revendication, considérées comme illégitimes par définition.

Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit bien de confisquer la possibilité d’un pouvoir. Qu’il s’agisse de beurette ou de princesse, ces perceptions de soi par les autres dépassent tout ce qu’on peut imaginer et se révèlent d’une ténacité impressionnante. Elles témoignent également d’un manque de connaissance et de curiosité flagrant pour d’autres cultures, d’autres histoires, pas si lointaines que ça. Et elles rappellent à quel point le vocabulaire du rapport de force est puissant.

Parce que la réflexion est loin d’être terminée, je vous renvoie aux réponses d’Alice Pfeiffer. Morceaux choisis.

Pourquoi as-tu décidé d’écrire ce livre qui est ton premier? 

Alice Pfeiffer: J’ai construit ce livre à partir d’articles commandés en tant que journaliste mode qui ont été des moments d’éveil. Dans le livre, je reviens notamment sur le défilé de Zahia par exemple, qui faisait appel à un imaginaire impérialiste très gênant. Bien que n’étant pas directement concernée, il m’a semblé important de parler de ce qui m’a été donné à voir, d’énoncer un contenu de façon conscientisée. 

Quand j’ai commencé à écrire le livre, j’étais journaliste de mode depuis 10 ans déjà. J’ai constaté que chaque époque avait trouvé son icône parisienne, à chaque époque sa Jane Birkin, sa Charlotte Gainsbourg. En observant, en travaillant, j’ai compris que toutes les tentatives de couvrir autre chose se retrouvaient cataloguées sous des labels comme “cagole”, “beurette”, que le peu de métissage qui existait opérait de façon gênante, stigmatisantes pour les premières concernées. 

De ces accumulations et de ces tours en rond, j’ai voulu faire un livre autour de ce progrès qui manque toujours cruellement. 

Le chapitre 5 de ton livre s’intitule “Le fantasme de la beurette ou ‘l’orientalisme de proximité’”. Peux-tu revenir sur “l’orientalisme de proximité”?

La première fois que j’ai pris conscience de cette notion, sans pour autant mettre des mots dessus, s’est faite en tant que juive. Je me suis dit que les juifs occupaient cette place particulière en France où même français, on reste étrangers, on se sent toujours à l’extérieur. 

“L’orientalisme de proximité” m’est venu après les dégâts qui ont été faits au sujet de Zahia, Nabilla, soit des femmes qui sont là uniquement pour être sexualisées et moquées en même temps. Pour moi, cette situation remonte à un héritage colonial très mal digéré où, dans l’imaginaire collectif, on a transformé le harem en barres d’immeubles.

Tu parles de “continuation littérale et symbolique du dévoilement colonial” et de  femmes que l’on se représente comme “soumises mais avides de sexe”...

Oui c’est ce qu’on voit dans le porno aujourd’hui! La beurette, représentée dans un contexte dégradant, forcément voilée, qui souffre de l’islam, qui doit être sauvée grâce au désir masculin blanc. Cela voudrait dire qu’il y aurait une seule façon d’être une femme arabe et qu’il n’y a pas de classe sociale. On est enfermés dans la caricature d’une pauvreté violente et d’une fratrie arriérée qui empêche la femme de s’émanciper. Je me permets de poser la question: à qui profite la caricature? 

Comment expliques-tu qu’on soit si souvent ramenée à cette caricature de beurette de banlieue dès que l’on est une femme arabe en France? 

C’est la question de l’altérité que tu poses et le fait de l’assumer (en l’occurrence pas) en France. Dans un pays laïque qui se veut universaliste qui pose qu’une femme peut parler pour toutes les autres. En fait, reconnaître l’existence d’une “autre” femme reviendrait à reconnaître une faille centrale dans le système et complètement dévaluer la Parisienne dans tout ce qu’elle est. Elle se voudrait être la preuve que tout le monde aspire à lui ressembler. 

Pour que ça change, il faudrait également se replonger dans un passé français trop souvent ignoré, étudier l’histoire de la colonisation pour comprendre pourquoi on a minorisé toutes ces femmes. Aujourd’hui, la France n’est pas capable de faire ce travail-là. 

Je pense qu’il est impossible pour la femme arabe en France d’être imaginée sans passer par des clichés, qu’on parle de la princesse Jasmine à la pub du parfum Shalimar, en référence à un jardin indien, publicité dans laquelle joue le mannequin russe Natalia Vodianova. 

Quelle distinction de traitement perçois-tu entre les ressortissants d’Afrique du Nord et ceux du Machreq, notamment dans l’univers de la mode, et pourquoi ? 

Dans ce racisme que l’on vient d’évoquer, on distingue quand même le bon Arabe du mauvais Arabe, le ou en l’occurrence la bonne Arabe est consommatrice de luxe français sans laquelle il est difficile de continuer à opérer. On s’adresse ainsi très différemment aux deux groupes “d’Arabes”. Dans cette dualité entre l’arabe étranger, oriental, golfiote, qui consomme et l’arabe français, maghrébin, moins aisé, il y a une incapacité à nuancer ce tableau. 

Cette population des Arabes ”étrangers” n’est pas africaine, n’a pas fait partie de l’empire colonial français, c’est une distinction à garder en tête également. Dans le monde de la mode, l’une est nécessaire au luxe alors qu’on fera en sorte que l’autre n’entre pas dans ces mêmes boutiques.  

Comment se fait-il que même certains aspects de la culture dite pop qui ont fait avancer beaucoup de causes par la fiction, notamment la série par exemple, ne soient pas à même de faire de la place à ces femmes ? 

Dans une société non multiculturelle dans les faits, qui ne n’est pas construite comme telle, si tu es invitée à prendre une position visible, on te demandera soit de te fondre dans la masse avec le maximum de “white pass” possible, je pense à Najat Vallaud Belkacem ou Rachida Dati par exemple, ou à l’inverse de s’auto-orientaliser pour jouer la rebeu de service. Ce qui laisse en effet très peu de place…

Je souhaitais également t’interroger sur un phénomène que tu évoques, celui de la pénurie de mannequins arabes. Peux-tu nous en dire davantage?

Quand on consomme français, européen, on consomme blanc. Cette demande vient aussi des marques et des clients qui ne sont pas contents de “se voir” en égérie, ce qui finit par dévaluer le produit au lieu de le rapprocher de sa clientèle. La femme occidentale fait partie du package de consommation. La construction de la beauté est ancienne et blanchiarciale, elle découle de traits caucasiens. Même quand elle fait mine de s’intéresser à d’autres canons: Kim Kardashian occupe une place interlope, une femme blanche qui emploie des codes de beauté orientaux, du khôl aux longs cheveux noirs – que l’on accepte par sa blanchité, et qui ne seraient jamais admirés de la sorte ou tolérés sur une femme arabe.

Dans quelle mesure penses-tu que l’essentialisation d’une femme va refléter le processus d’essentialisation de sa culture? Dans quel sens la dynamique opère-t-elle? 

Je pense que la femme en est le dernier maillon. Enfin, c’est le point de départ de cette négation et son arrivée aussi. Cela prouve à quel point elle est objectifiée, ramenée au statut de possession, de tradition, de folklore. La négation de son identité, c’est la même chose que la négation de toute une culture au sens large. Comme ces femmes racisées sont en plus soumises au sexisme, elles sont doublement discriminées, ce qui fait d’elles des figures en deux dimensions.

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