LES BLOGS
29/07/2019 16h:51 CET | Actualisé 01/08/2019 10h:41 CET

[+212] Avoir le luxe d’aller autre part, c’est aussi avoir le choix de revenir

"Au Maroc, je ne considère pas avoir grandi dans une bulle et pourtant je me pose des questions d’appartenance jusqu’à aujourd’hui."

CAPTURE DU FILM "LE TEMPS D'UN VOYAGE" DE YASMINE BENABDELLAH

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

TÉMOIGNAGE - J’écris cet article, que j’aurais aimé dire en darjia et français, après avoir passé trois semaines à Rabat avec mes parents. Les au revoir deviennent de plus en plus difficiles et j’ai de plus en plus de mal à les justifier. Pourtant ce ne sont pas les motivations rationnelles qui manquent.

J’ai grandi à Rabat jusqu’à mes 18 ans avant d’aller faire des études de cinéma et de mathématiques aux Etats-Unis. A travers mes études et mes projets artistiques, j’ai eu la chance de passer par différents pays avant de commencer mes premiers projets cette année au Maroc. Je pars d’abord très loin aux Etats-Unis et pendant sept ans d’âge adulte, je bouge: entre le Brésil, la Palestine via le Chili, la France et enfin le “retour” au Maroc. Je fais ma vie dans le déplacement physique, mais aussi dans le déplacement au niveau de mes projets, dans le temps ou dans l’espace: un film où j’emmène mon père en 1965, un autre où j’emmène la Palestine au Chili.

Au Maroc, je ne considère pas avoir grandi dans une bulle et pourtant je me pose des questions d’appartenance jusqu’à aujourd’hui. J’ai grandi dans une famille qui a connu le miracle du tremplin social via l’éducation, où trois générations représentent trois classes sociales, de la campagne à la ville. Dans un quartier à l’intersection de différents espaces sociaux, je grandis dans une maison où je parle plus darija que beaucoup de mes camarades de classe à l’école française.

Depuis petite, je savais qu’à dix-huit ans je partirais.

A la maison comme à l’école, il y avait une comparaison constante avec l’Europe où il y a plus de libertés, l’Europe qui a accueilli mon père pendant quinze ans, qui a accueilli mes sœurs dès leur majorité, et qui nous reçoit tous les étés. Ce complexe d’infériorité n’était qu’accentué par les vestiges duprotectorat de la colonisation et par ma scolarisation au collège puis lycée français.

C’est seulement en arrivant aux Etats-Unis à dix-huit ans que je comprends que le lycée français (bien que je sois reconnaissante de cette éducation) était aussi un subtil lavage de cerveau. Le moment de réalisation de cette rupture en moi a lieu lors des premiers jours sur le campus new yorkais. En route pour un cours, je vois une élève du même âge que moi, voilée. Sans le vouloir, je suis en rejet total. Pourtant, dans ma propre famille, je suis entourée de femmes voilées. Mais elles ne sont jamais à l’école.

S’en sont suivis quatre ans, début de ma vie adulte, pendant lesquelles j’ai débuté une négociation avec ma marocanité. A dix-huit ans, j’étais l’une des seules Marocaines dans mon université et ressentais, que ça me le soit demandé ou non, la responsabilité de raconter le Maroc. Faire des films a été un outil clé dans cette négociation. Mon chemin du film que je voulais provocateur au film tendre s’est fait en même temps que mon chemin de la colère et de la distanciation à la tendresse envers le Maroc. 

Les sujets qui m’intéressaient étaient d’ailleurs des résultats directs de ma relation à mon pays. Dans mes cours à l’université, je m’intéressais à l’interdiction de la burqa en France, à l’histoire de l’esclavage en Afrique du Nord, aux identités musulmanes queer de New York.

À 12 ans, j’entendais ma grande sœur qui rentrait du Brésil me dire “le Brésil, c’est comme le Maroc sans religion”. A vingt ans, je pars moi-même au Brésil pour un échange universitaire durant lequel j’ai droit à des milliers de questions (bienveillantes) inspirées de la série O clone, une novela brésilienne qui prend place dans un Maroc romancé, qui ressemble plus au Golfe riche et religieux.

Je pars juste après au Chili où je tourne mon premier film: un documentaire que je viens tout juste de finir sur la diaspora palestinienne. Il annonce le ton des intérêts portés par mes prochains projets. Tout en me rapprochant du monde arabe, je déplace la question en Amérique latine. Au Chili, je travaille sur les questions d’attachement et de retour, qu’il soit physique ou non. Je m’intéresse d’abord à la diaspora plutôt qu’aux Palestiniens de Palestine parce que cette question d’attache de l’extérieur me touche, et même après des années de travail dessus, j’ai toujours du mal à me dire de la diaspora marocaine, parce qu’inconsciemment, je sens que me dire de la diaspora, c’est m’avouer en dehors.

Je rentre cet été de 2015 et je tourne mon premier film au Maroc, en une après-midi au bord de la mer avec mon père. Premier film au Maroc mais un film sur l’amour que mon père porte pour les voyages pendant qu’il regarde au large, vers l’étranger.

Capture du film "Le temps d'un voyage" de Yasmine Benabdellah

Je pars aux Etats-Unis pour ma dernière année de bachelor, et pendant que mes amis étrangers obtiennent des postes à New York ou décident de rentrer chez eux, j’essaie de m’agripper à la possibilité de rester sur place, n’imaginant à aucun moment le Maroc comme une option. Par défaut, parce que je ne trouve pas de travail et parce que je ne veux pas rentrer, je me retrouve en France. A ce moment-là, je comprends réellement le privilège que c’est de pouvoir choisir où l’on va sans contrainte de papiers, mais la France et moi avons une relation particulière, alors que je n’y ai jamais vécu. Je ne peux m’empêcher de la voir comme un échec, je me suis libérée de l’emprise du lycée français en allant aux Etats-Unis et là je m’y retrouve.

Je m’y installe pour faire un master en arts politiques.

En France, je marche dans la rue et pour la première fois de ma vie, je sais que les gens me regardent et me classifient automatiquement comme maghrébine. Ma marocanité m’est renvoyée. Sans le vouloir, je pense de plus en plus au Maroc et en réaction à une France où je ne me sens pas tout à fait à l’aise, je me rapproche de mon pays. Je me mets à disséquer ma propre lecture du Maroc, les filtres par lequel je le regarde, ceux que je me suis construite, ceux hérités de mes parents.

Cette dernière année, j’ai commencé mes premiers projets à la maison. Ça a pris du temps pour “revenir”. Peut-être que le chemin vers la tendresse avec laquelle j’aime raconter les histoires maintenant devait se faire en dehors du Maroc. Avoir le luxe d’aller autre part, c’est aussi avoir le choix de revenir.

Pour mes films, je me retrouve souvent à explorer les niches marginalisées parce que je me sens un peu autre, mais aussi parce que je veux construire des histoires différentes de comment je percevais mon propre pays quand j’étais plus jeune. C’est et ce sera sûrement une négociation constante entre ce que je représente au Maroc et ce que le Maroc représente en moi. Mon attache à la langue, mon expérience de l’espace public, comment je porte ma classe dans cet espace-là, mon urbanité qui fait parfois tâche dans l’espace rural, une peur de ne pas assez connaître, de trop académiser et anthropologiser, parce que ma vie adulte a eu lieu dans l’académique à l’étranger. Toutes ces questions nourrissent ma position en tant qu’artiste alors que j’entreprends de faire mes films à la maison, après avoir trouvé d’autres maisons autre part.

Vous souhaitez réagir à une actualité, vous exprimer sur un sujet particulier, prendre la plume pour la première ou la énième fois? + 212 est un nouvel espace à investir et il n’attend que vous. Écrivez-nous à redaction@huffpostmaghreb.com