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25/09/2018 17h:36 CET | Actualisé 26/11/2018 12h:25 CET

[+212] Au miel du Maroc, j'ai préféré le goudron des autres pays

"Car le miel de mon pays, tout délicieux et plein d’appâts qu’il soit, a un arrière-goût amer".

anass bachar via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

LOS ANGELES - 

*قطران بلادي و لا عسل بلاد الناس

C’est ainsi qu’on nous enseigne qu’il faut préférer le goudron de son pays, au miel des pays d’autrui.

L’histoire de ma migration prend le contre-pied du saint proverbe. J’ai fait le choix du goudron des autres pays, le préférant au miel de mon pays.

قطران بلاد الناس و لا عسل بلادي

J’habite aux États-Unis. Oui, sous un gouvernement supposément préfasciste. Un pays où le débat tourne actuellement sur si oui ou non, il faut armer les instituteurs d’écoles primaires pour éviter les fusillades et éventrer les ours bruns. Assez surréaliste, vous en conviendrez. Pas plus tard qu’avant-hier, à la télévision, on passait une publicité avertissant du déclin de la virilité américaine telle que mesurée par le taux de testostérone chez le redneck moyen, et offrant des compléments hormonaux pour restaurer cet âge d’or si recherché - bien qu’évidemment entièrement fictif. Assez basique tout de même. En achetant un plectre pour mon oud, le commerçant octogénaire (parce qu’on ne prend pas de retraite dans le pays le plus riche du monde, God forbid!) m’a demandé si on avait des chèvres en Asie. Lui ayant répondu que j’étais arabe, il rectifia en me demandant si on avait des chèvres en Arabie saoudite. Le monsieur à la frontière, m’a une fois demandé si je transportais une hooka (narguilé, ndlr), parce que c’est ce que font mes semblables: de l’import-export en hooka. Quand il n’est pas en train de tuer des gens qui me ressemblent racialement à l’étranger, ce pays est en train de tuer des gens qui me ressemblent économiquement ici. La dernière fois que je suis allé chez le médecin, pour une blessure au muscle grand dorsal droit, j’ai reçu une facture de 780 dollars - mon assurance (l’une des plus généreuses du pays) ayant réglé le solde de 3200 dollars. Le tout pour une consultation qui a duré, allez, 15 minutes. Il y a de cela quelques mois, j’ai dû expliquer la règle de trois en cours au tableau. C’était à un TD d’économie en deuxième année de licence. Tous les jours qu’Allah fait, je dois expliquer à mes colocataires blancs qu’il existe des épices au delà du poivre, et que le sel n’en est pas un.

Avant les États-Unis, j’habitais en France. Mon réveil vintage était réglé pour déclencher la matinale de France Inter à 7h. Insomniaque persistant, je ne quittais jamais le lit avant 8h20, le temps de créer une fausse deuxième chance - une sorte de nuit de remplacement. Bien évidemment, cela ne marchait jamais. Mais avec l’aide de Patrick Cohen, je parvenais à m’offrir des aventures sur les lignes de front socio-politico-économiques. Me voici à l’Elysée en train d’aider à l’invasion du Mali sous des prétextes bidons de lutte antiterroriste, en train de lancer un assaut sur Bangui, pour restaurer la démocratie, avec à la clé un président livré en express dans un avion Hercule depuis le 16ème arrondissement. Me voilà à l’assemblée nationale en train d’expliquer que c’est difficile de revenir sur la loi interdisant le don de sang par les pédés - parce qu’enfin, quand même, ils sont pédés. Et voilà qu’un beau jour, au milieu de l’hiver 2015, je me réveille à la douce voix de ce bon interlocuteur formulant son souhait de voir tous les musulmans descendre dans la rue pour dénoncer le terrorisme islamique. Parce qu’à l’évidence, sans cela, il leur devient difficile, aux blancs de la République, de dire les bons basanés des mauvais, et parce qu’au final, et jusqu’à preuve du contraire, nous étions tous coupables. Étant dans le 10ème quantile de la distribution des revenus en France, je pouvais me payer un 27 mètres carrés dans le 17ème arrondissement - et mon water closet était, très littéralement, un placard. Ma mère refusait de venir me rendre visite car elle refusait d’entrer dans des toilettes-placards où l’on fait ses besoins à 30 centimètres de là où on se lave. Rien ne manquait de me rappeler ma condition de bétail, ni l’insalubrité de l’étable où je piaulais, ni la manière dont nous nous écrasions avec une extrême violence dans des machins en acier pour être acheminés là où nos corps devaient être employés, ni même la vie nocturne qui indexait le divertissement à l’effort déployé pour se conformer stylistiquement à un standard constamment redéfini par des visio-bergers.

On aime prétendre qu’on ne sait pas ce que nos vies auraient été si on avait fait des choix différents. Mensonges. Les chemins sont bien clairs, sans doute trop clairs, au point où les voir en face nous effraie.

Tout aurait été meilleur. J’aurais eu une femme de ménage à temps plein. Un appartement avec vue sur l’Atlantique à Rabat, sur les toits des bidonvilles de Casablanca, ou sur la corniche méditerranéenne de Tanger. J’aurais choisi de faire médecine et mes parents médecins m’auraient offert leurs réseaux de professeurs, un de leurs apparts pour ouvrir un cabinet, et leurs 4x4 pour aller en week-end à Agadir où il ne pleut jamais, ou à Marrakech où les normes conservatrices d’une nation en soif de thunes cessent d’opérer. Quand il n’y aurait eu rien de mieux à faire, je serais allé dans le bar là à Ain Diab dont je n’ai jamais retenu le nom et où la pression coûte 90 dirhams, vue incluse, et où j’étais sûr d’écouter ma chanson orientale préférée du moment. Je ne mangerais jamais de surgelé, et des pâtes uniquement par choix. À la place, msmen au petit déj, couscous le vendredi, et rituel thé toutes les trois heures. Je ne porterai pas de tie-dye, parce que toutes mes chemises seraient repassées comme neuves. Comme tous mes cousins, je passerais l’été en Grèce, en Thaïlande, à Bali, et j’irai deux fois par an voir mes potes à Paris, et hocher ma tête face à la précarité de leur mode de vie. Si j’avais choisi le miel dans mon pays, j’exercerais une liberté sexuelle - permise par mon accès à un “local/brtouche”-qui n’a d’égal que le sex-appeal incapacitant des hommes de mon pays. Si j’avais choisi le miel de mon pays.

Mais le miel de mon pays, tout délicieux et plein d’appâts qu’il soit, a un arrière goût amer. Sans doute le pH acide, inférieur à 7, propre à tous les miels. Ou peut-être est-ce le prix auquel je le paye. Celui des millions de personnes dont la pauvreté fait ma richesse. La complaisance dont il faut faire preuve pour l’apprécier. L’acceptation de ma réalité embourgeoisée jusqu’à l’os. La culpabilité associée aux privilèges que je n’ai obtenus que par le hasard d’un bon ticket à la loterie vaginale. L’exigence de silence complice et d’allégeance à un système qui m’invite à continuer d’oppresser afin de continuer à prospérer. Une transaction qui me demande d’approuver des souffrances à perte de vue pour le maintien d’une société en perte de repères. D’accepter une incarcération de masse dont je suis le geôlier. Au sein d’une économie de service, telle que conçue pour nous par ceux qu’on ne connait pas et qui ne nous connaissent que par des rencontres semi-annuelles dans le Sofitel de Rabat ou le Hyatt de Casablanca, j’ai le choix d’être le serviteur ou le servi. Mais je ne veux être ni l’un, ni l’autre.

Alors, tous les jours où le soleil se lève sur la côte ouest de ce tas de sable, je choisis Trump, les fusillades et la précarité économique. C’est bien pour ça que j’avais choisi la République raciste, coloniale, castratrice et bien trop chère. Parce que vivre avec le cancer engendré par le goudron des pays d’autrui, et toutes ses métastases, m’était, m’est et sans doute me sera encore, bien plus supportable que la délectation du miel de mon pays.

Je ne suis ni économique, ni politique, je suis un immigré émotionnel. Et toujours clandestin.

 *variante: قطران بلادي و لا عسل البلدان

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