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01/02/2019 17h:27 CET | Actualisé 01/02/2019 17h:27 CET

[+212] "Alors bougnoule, pas encore blanchie?"

"En France, je ne trouvais plus les mots pour décrire mes maux."

DMEPhotography via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS - “Alors bougnoule, pas encore blanchie?“ m’avait lancé une Française blanche à Paris, dans le métro. Personne n’avait réagi.

A 18 ans, j’ai eu le privilège, l’honneur, la gloire de déménager à Paris, la ville des lumières. Excusez mon sarcasme, j’ai quitté la France il y a presque 8 ans pour les Etats-Unis, et à part y passer quelques jours de temps en temps pour revoir des amis qui me sont chers, je n’y vois aucun intérêt. Malgré la culture, les expositions, les boutiques et les bons bistrots, je n’arrive pas à oublier le racisme. Un racisme que je me suis pris en pleine face, dès mes premiers mois hors de mon territoire national initial. Même la “bonne école” dans laquelle j’ai été acceptée pullulait de racistes. Après avoir travaillé pendant 3 mois avec une “amie”, elle m’avoue qu’elle vit chez ses parents et que je ne peux pas vraiment passer chez elle pour terminer des exercices de maths, parce que ses parents n’aiment pas trop les Arabes, mais peut-être que je suis différente des autres.

Ce qui a rendu la France insupportable pour moi, c’est l’effet qu’elle a eu sur ma relation au français. L’arabe marocain, je l’utilise pour exprimer mes émotions. La colère, l’amour et la joie sonnent toujours mieux en darija pour moi. Le français était la langue dans laquelle je pensais, étudiais et travaillais.

Je n’y trouvais plus les mots pour décrire mes maux. A mon sens, le français n’a pas fait le “self work” nécessaire pour ne plus être une langue élitiste qui pense en blanc tout le temps. Les imageries et référentiels de la langue française sont ceux des Gaulois. Le français n’a pas regardé l’histoire de la France en face et continue à exclure les francophones et Français qui ont grandi sans châtaignes ou Chablis.

J’étais une lectrice avide. Marguerite Duras, Simone de Beauvoir (même si très jeune j’ai pensé que sa relation à Sartre était très toxique), Maupassant et bien d’autres. Bien qu’il m’était facile de comprendre l’hypocrisie sociale dans la nouvelle “Boule-de-Suif”, je n’ai pas trouvé les mots en français pour expliquer pourquoi elle n’était pas une citoyenne de seconde zone du fait de son métier. C’est seulement presque 10 ans plus tard que j’ai entendu le slogan “Sex work is work”. Dans le monde capitaliste d’aujourd’hui, une majorité d’entre nous ont des emplois peu éthiques et que l’on aime seulement sporadiquement. Donc comme tous les emplois, les travailleurs et travailleuses du sexe en l’occurence doivent être protégé.e.s par le droit du travail.

Cette langue qui m’était essentielle est devenue obsolète. Colorism, white feminist, patriarchy, cis, trans, people from the global majority, people of color, woman of color. Micro aggression, institutional racism, interpersonal racism, settler colonialism, cultural appropriation, hate crime et j’en passe. Des mots pour décrire mes maux. Ces mots pour décrire des être humains aux identités différentes et complexes, je les ai trouvés en anglais.

Au départ, j’étais simplement heureuse de vivre loin de mes mauvais souvenirs. C’est arrivé petit à petit. Après ma première expérience raciste aux Etats-Unis (oui la suprématie blanche est partout), ma nouvelle connaissance américaine blanche m’a demandé si j’allais bien. Ce qui m’était arrivé l’avait mise en colère: “I can’t believe that racist bitch!” Expérience bien différente de mon expérience parisienne.

La norme dans la “bonne école” dans laquelle j’étudiais à Paris était la suivante: jeune femme blanche. Le sac Longchamp, les cheveux raides, toujours à demander 50 centimes pour acheter une cigarette en disant “Je te rembourse!”. Elles ne connaissent pas le concept de “tmar”… Je n’avais pas de mot pour les décrire et puis quelques années plus tard, grâce à la chanson “Sorry” de Beyoncé j’ai découvert qu’en anglais on les appelait: “Becky, Becky with the good hair.”

Non, je n’idéalise pas mon pays d’adoption. Tout nationalisme est chimère.  Mais ici j’ai trouvé les mots et les communautés qui se battent pour que nous les colorés, ne soyons pas effacés. Même si Trump est président (il n’a pas gagné le vote populaire), les mots existent pour décrire son racisme, les lois existent, et des représentant.e.s de couleur sont élu.e.s, comme aux dernières élections. Elles sont américaines, mais personne n’efface leur histoire, leur héritage, leur pluralité, #TeamAOC (Alexandria Ocasio Cortez).

Le français, c’est un peu comme les algorithmes des start-up tech de la Silicon Valley. Les programmeurs sont blancs et maintenant les programmes d’intelligence artificielle ne reconnaissent que les traits européens et blancs. Parce que ce sont les seuls visages et représentations qu’ils ont en mémoire. Ainsi donc, l’algorithme, comme la langue, n’est à même de voir que ce que la suprématie blanche lui demande.

Aujourd’hui, dans ma vie en Amérique, le français m’aide bien. Ça impressionne toujours les racistes d’ici de voir une mate de peau parler la langue de Molière, surtout les recruteurs. Il faut ce qu’il faut pour déguster son latte au lait d’avoine. Le capitalisme…

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