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22/03/2019 17h:17 CET | Actualisé 22/03/2019 17h:19 CET

[+212] Africanité contrariée

"Chez nous, tout le monde est andalou et personne n’est africain."

JBDODANE/FLICKR/CREATIVE COMMONS
Panneau routier à Dakhla, dans la Sahara.

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

ÉDITO - J’ai rencontré Eliora dans un vol Air France vers Paris qui est parti avec 5 heures de retard, nous permettant de nous ennuyer ensemble à l’aéroport international de Rabat, un aéroport où il n’y a strictement rien à faire. J’aime bien discuter avec les enfants, d’autant plus dans des situations absurdes comme celle-ci. Le prénom Eliora veut dire la lumière de Dieu. Eliora est congolaise, elle vit avec l’une de ses sœurs en région parisienne où sa mère travaille comme auxiliaire de vie dans une maison de retraite. Eliora est très fière de me dire qu’elle a de très bonnes notes à l’école. Son papa est resté au Congo, elle ne l’a pas vu depuis plusieurs années. Elle lui parle de temps en temps sur Facetime mais “il ne veut jamais mettre la caméra”. Sa sœur la plus âgée fait ses études à Rabat et elle était venue la voir pour les vacances... Situation banale, dans laquelle il était très facile d’imaginer mon petit frère à sa place.

Eliora et sa mère ont été refoulées du territoire marocain. Le Maroc a instauré depuis le 1er novembre 2018 une nouvelle procédure pour les ressortissants de trois pays africains: le Congo Brazzaville, la Guinée-Conakry et le Mali. Jusque là exemptés de visas, les voyageurs porteurs de passeports émanant de ces trois pays doivent à présent remplir une demande d’“autorisation de voyage électronique” (AVEM) avant leur voyage. La maman d’Eliora n’était pas au courant de cette nouveauté administrative et a dû rentrer en France dans la journée avec sa petite fille, bredouille.

Du haut de ses 6 ans, Eliora a fracassé l’histoire unique de l’Afrique, celle de la catastrophe théorisée par Chimamanda Ngozie Adichie dans une conférence TED désormais culte pour moi, celle de l’Afrique comme “un lieu plein de beaux paysages, de beaux animaux, et de gens incompréhensibles, enrôlés dans des guerres insensées, mourant de pauvreté et du SIDA, incapables de s’exprimer par eux-mêmes, et qui attendent d’être sauvés, par un gentil étranger, blanc.” Mon histoire unique de l’Afrique, celle qu’on m’a apprise, est peut-être moins clairement raciste que celle qui traverse la littérature occidentale mais je doute qu’elle soit moins sournoise. Elle pèse sur mes préconceptions parce qu’elle est constamment diffusée dans l’air, subtilement et moins subtilement.

Il peut s’agir de “blagues” moyennement drôles, de petits noms “affectueux” qui cachent à peine mépris et dédain pour nos compatriotes dont la peau est foncée ou noire, de recommandations de bronzage pour ne pas dépasser le stade critique qui pourrait suggérer que l’on a cette couleur de peau toute l’année, d’injonctions à ramasser, lisser et cacher les cheveux frisés pour aller dans le sens d’une beauté occidentale, de remarques de surprise totale que j’ai collectées en nombre sur mes vacances au Rwanda. Au final, comme ceux que l’on critique de l’autre côté de la mer Méditerranée parce qu’ils nous réduisent à moins que ce que nous sommes, nous faisons la même chose. Nous refoulons une partie de notre histoire que l’on connaît mal, voire pas, et dont on n’est pas fiers, contrairement à d’autres parties de cette même histoire collective dont l’héritage sert de marqueur social jusqu’à aujourd’hui. Chez nous, tout le monde est andalou et personne n’est africain.

Quand j’étais petite, je bronzais très vite contrairement à mon frère. J’ai commencé à aimer ça et à m’exposer au soleil délibérément parce que je lisais des magazines (pré)féminins français - dont je n’étais certainement pas la cible - qui en faisaient l’objectif de l’été. On appelait ma mère gnawiya très affectueusement, à cause de sa couleur de peau et moi, j’ai cogité activement sur le lien entre elle, les musiciens Gnawa et les fèves du même nom (foul gnawa) sans vraiment pouvoir relier tout ça dans ma tête. Mon père voyageait assez souvent en Afrique subsaharienne, en Ethiopie, au Mali, au Kenya entre autres. De ces voyages, il a ramené de la musique, des bijoux, des objets qui ont leur place chez nous et bien entendu, des histoires. De cette façon, très tôt, il a instauré une dose vitale de relativité dans ma conception de la beauté, dans un environnement où par ailleurs, je ne disposais que de peu de références alternatives. Nos enseignements convergeaient vers une définition stricte du Sahara comme une frontière de sable, mais aussi une frontière symbolique au delà de laquelle on ne veut pas regarder pour ne surtout pas se sentir lié.e.s.

Cette semaine, j’ai souhaité croiser les perspectives de Mehdi Alioua et Mehdi Sefrioui. L’un est sociologue, l’autre photographe. Ce qu’ils ont en commun? Ils s’intéressent à notre africanité. Dans leur travail respectif, ils embrassent la complexité de nos identités, ils s’intéressent aux récits que l’on nous raconte et aux histoires qu’on se raconte. Ils s’engagent, chacun à sa manière, à les transformer pour rendre nos narratifs plus inclusifs et plus vrais. Mehdi Alioua revient dans son texte sur le racisme anti-noir au Maroc. Dans l’entretien qu’il m’a accordé, Mehdi Sefrioui explique comment il tente de faire une place à des critères de beauté non-européens dans nos références visuelles. Les deux convergent sur la nécessité de connaître sa propre histoire pour pouvoir embrasser, relativement sereinement, notre position de carrefour culturel, qu’on a sans cesse tenté de lisser, de circonscrire.

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