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08/03/2019 16h:25 CET | Actualisé 08/03/2019 16h:25 CET

[+212] 8 mars: Sortir de la jungle

"Sortir du rapport de force dans sa tête requiert de repenser totalement son rapport aux hommes."

GETTY IMAGES

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

SOCIÉTÉ - J’avais prévu d’écrire sur un tout autre sujet cette semaine. Avant-hier devant mon ordinateur, je rassemblais mes idées quand j’ai été ramenée à la réalité du calendrier (que j’ai tendance à oublier parfois) à quelques heures du 8 mars, journée internationale de la lutte pour le droit des femmes.

Quand j’étais au collège, dans les années 2000, si on avait de la chance, on recevait des roses le 8 mars. Comme pour la Saint Valentin, même combat. Un semblant d’américanisation de notre enclave qui faisait tout son effet à l’époque, malgré le hors-sujet total que constituaient ces malheureuses fleurs emballées en cornet dans du film transparent à motifs dorés. Au lycée, en cours d’économie, quand on a étudié le travail comme facteur de production, certains garçons de ma classe proposaient déjà de régler le problème du chômage en gardant les femmes à la maison. Ils avaient 16 ans. Quand on n’était pas d’accord avec eux et qu’on le disait à voix haute, ils nous renvoyaient systématiquement le mot “féministe” au visage, qui sonnait dans leur bouche comme une insulte. Ils ne le comprenaient pas, moi non plus, mais le boomerang était lancé.

Le 8 mars c’est aujourd’hui et je ne l’aborde plus du tout de la même manière. Je crois que plus personne n’oserait m’offrir de roses à cette occasion d’ailleurs. Avant-hier, une amie a partagé un post Facebook, des visuels de la campagne #Thankafeminist réalisée par The School of Feminism sur le principe de gratitude. Une déclinaison du modèle suivant: Thank a feminist if you are a woman and you can vote, (“Remercie une féministe si tu es une femme et que tu peux voter”) en une vingtaine de vignettes colorées, simples et claires, pour nous rappeler, à nous les femmes, que chacun de nos droits acquis sont le résultat d’une bataille gagnée par des féministes et que nombre de ces combats sont encore d’actualité à travers le monde pour que partout, les femmes aient les mêmes droits que les hommes.

Dans le choix des droits exposés dans cette campagne, on parle bien sûr des mastodontes, du droit de vote ou du droit à l’avortement mais aussi du droit à porter un pantalon, celui de contracter un prêt à la banque ou de pouvoir lire les livres de son choix lorsqu’on est une femme. Des choses tellement triviales qu’on n’y pense pas ou plus, intelligemment éclairées par des slogans percutants parce qu’ils s’insèrent dans le quotidien, par leur accessibilité qui permet de rallier le plus grand nombre.

Je constate que ce qui fait la force et parfois la fragilité de mon propre positionnement féministe aujourd’hui, c’est qu’il est à cheval entre différents niveaux d’acquis, comme beaucoup d’autres femmes je suppose. Une campagne comme celle de #thankafeminist est probablement destinée d’abord à un public dit occidental, auquel on a peut-être besoin de rappeler que les femmes n’ont pas toujours eu le droit de divorcer ou de témoigner face à un.e juge au même titre qu’un homme, avec la volonté j’imagine, de nous faire prendre un peu de hauteur sur cette thématique.

Je n’ai pas du tout grandi dans une famille où on m’a éduquée différemment à cause de mon sexe, ou dans laquelle on m’a suggéré que je ferai moins de choses dans ma vie parce que j’étais une fille. Si j’ai abandonné l’idée d’être cosmonaute quand j’étais petite, ce n’est pas parce que j’en avais été découragée ou que j’avais déjà intériorisé ma place de femme à la maison, mais parce que l’idée de manger des aliments lyophilisés pendant des mois est venue anéantir mes ambitions de mise en orbite une fois pour toutes.

Pourtant, ce que j’ai appris en observant autour de moi c’est l’importance pour une femme, ou même pour une femme en devenir, d’avoir une stratégie vis-à-vis des hommes. Toujours un coup d’avance sur eux, dans la jungle de nos rapports à ces messieurs, avec le monopole de la charge mentale. Un rapport posé d’emblée comme un rapport de force, duquel personne ne sembler douter quel que soit le milieu, le contexte ou l’âge des femmes à qui j’ai parlé ou que j’ai écouté parler dans ma jeunesse, à part ma mère peut-être (ironie du sort). J’ai beaucoup entendu que les hommes étaient moins intelligents, moins dégourdis, moins aptes à réfléchir, à solutionner des problèmes, à empatir, etc. que nous, juste parce qu’ils étaient des hommes. Qu’il ne fallait pas compter sur eux en somme, ne pas avoir d’attentes vis-à-vis d’eux. Dans ce discours, résultat assez logique d’un patriarcat agressif tellement installé qu’il pénètre les mentalités, à nous les femmes il reste principalement la ruse et la manipulation pour arriver là où on veut aller.

Pendant longtemps, je me suis construite entre farouche aspiration à l’indépendance d’une part et mise au placard symbolique des hommes de l’autre. Alors quand les jolis principes de spontanéité et de sincérité qu’on nous sert à toutes les sauces de développement personnel sont arrivés dans ma vie, je ne savais pas vraiment quoi en faire.

L’égalité avec les hommes est d’abord à penser et la tâche est loin d’être simple. Sortir du rapport de force dans sa tête requiert de repenser totalement son rapport aux hommes, à se défaire de tous ces mécanismes de défense qui sont là depuis si longtemps au point qu’ils se transmettent. L’effort mental pour changer la dynamique des rapports entre nous, leur sens, leur portée, implique des risques et des déceptions, mais aussi des victoires. C’est terrorisant mais absolument nécessaire, pour sortir de la jungle et faire société.

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