LES BLOGS
17/08/2019 13h:56 CET | Actualisé 17/08/2019 17h:43 CET

Soummam 56, la consolidation de la lutte de libération et les prémices de l'Etat autoritaire

archives

La plateforme adoptée par le Congrès de la Soummam en Août 1956, constitue le premier document étoffé qui expose les orientations stratégiques du FLN pour toute la période devant mener à l’indépendance. Mais pas seulement. La plateforme de la Soummam dessine déjà les futurs Etat et Société de l’Algérie indépendante.

 

Une manifestation de l’intensification de la lutte de libération.

Porteur de la revendication d’indépendance avec témérité et audace, les forces nationalistes algériennes ont accompli un immense travail d’implantation. Dans sa partie bilan, la plate-forme de la Soummam, soulignait que l’action de l’ALN “a provoqué un choc psychologique qui a libéré le peuple de sa torpeur, de la peur, de son scepticisme”.  Incontestablement, plus de 20 mois après les premiers coups de fusil qui annonçaient le déclenchement de la lutte armée le 1er Novembre 1954, et surtout un an après l’offensive insurrectionnelle du 20 Aout 1955 dans le Nord-Constantinois, l’ALN s’était implantée dans le pays et dans les campagnes. Le Congrès de la Soummam lui fournira le découpage territorial, l’organisation des fonctions et des grades militaires.  Il proclame ”le mot d’ordre fondamental : Tout pour le Front de la Lutte Armée. ”Le FLN se présente comme l’unique interlocuteur du gouvernement français pour toute négociation en vue de la réalisation de l’objectif d’indépendance de l’Algérie. La plateforme de la Soummam définit l’action internationale et diplomatique pour l’isolement du gouvernement français dans les institutions internationales. Le congrès de la Soummam donne l’image d’un mouvement de libération aux objectifs clairs et maitrisés. Il donnera un nouvel élan à la lutte armée et à la représentation de l’Algérie combattante dans le monde.

Un Congrès parasité par les luttes de pouvoir

 

Depuis l’Indépendance, le Congrès de la Soummam est souvent évoqué pour les luttes de pouvoir qu’il a secondairement révélées. En effet, d’une part une controverse est née de l’énoncé de deux principes généraux : ”la primauté du Civil sur le Militaire″ et ”la primauté de l’Intérieur sur l’Extérieur”. D’autre part, le principal organisateur du Congrès, Abane Ramdane, est assassiné deux ans plus tard, sur décision de dirigeants du FLN. Le Conseil National de le Révolution Algérienne (CNRA), sorte de parlement, réuni au Caire en Août 1957, affirme à l’encontre des principes énoncés à la Soummam que : “Tous ceux qui participent à la lutte de libération, avec ou sans uniforme, sont égaux. En conséquence il n’y a pas de primauté du politique sur le militaire ni de différence entre l’intérieur et l’extérieur. Tous les membres du CNRA sont titulaires”.

De nombreuses personnalités politiques se sont focalisées sur cette controverse pour expliquer l’évolution du pouvoir depuis l’Indépendance. Elles y ont vu la naissance des clivages qui vont déterminer les choix politiques postindépendance. Il n’est pas inutile de rappeler que l’objectif d’indépendance de l’Algérie a continué à constituer le ciment qui a uni jusqu’à la victoire les membres des instances dirigeantes de la lutte de libération nationale. Ce qui apparut nouveau pour tous ceux qui idéalisent cette période de combat c’est l’existence de rivalités et de conflits pour occuper les postes dirigeants. On ne peut occulter l’esprit de sacrifice et le dévouement à la cause dont a fait preuve la plupart, ni l’opportunisme ou l’avidité de pouvoir qui a gagné certains. L’un n’excluant pas l’autre. On doit aussi noter à l’encontre des liens mécanistes établis entre les rivalités du passé et les conflits politiques du présent que personne n’a défendu la thèse “du primat du Militaire sur le Civil” mais aussi que personne ne s’est privé de prendre le pouvoir et de l’asseoir quand il a disposé de la force. Ce que l’histoire de l’Algérie postindépendance montre à l’évidence, c’est que pour prendre le pouvoir, il faut disposer de l’Armée. Mais pour le garder longtemps dans le cadre d’un Etat autoritaire, il faut disposer d’un parti qui quadrille la Société et la maintient sous contrôle. Ce parti a été construit pendant la guerre de libération. Il a servi la guerre d’indépendance. Et tous ceux qui ont pris le pouvoir depuis l’Indépendance ne se sont pas privés de l’utiliser. 

 

Le FLN un parti de type totalitaire au service de l’Indépendance.

 

Le Congrès de la Soummam avalise les activités du Comité de Coordination et d’Exécution (CCE) qui ont tendu à faire du FLN ”l’unique organisation véritablement nationale” et le ”guide unique de la Révolution Algérienne″. Pour s’imposer, le FLN a livré une guerre sanglante au MNA (Mouvement National Algérien)  de Messali Hadj. Il contraint le PCA (Parti Communiste Algérien) qui ne veut pas se dissoudre à accepter l’adhésion individuelle de ses militants au FLN. Toutes les autres personnalités et les mouvements politiques acceptent de rejoindre le FLN. Le CCE ne leur en laisse pas le choix. Dès les premiers mois de la lutte de libération, le FLN a recours à la contrainte violente. L’interdiction de consommer tabac et alcool parce que sources d’impôt à l’Etat colonial s’accompagne de sanctions portant atteinte à l’intégrité physique allant jusqu’à infliger des blessures graves aux consommateurs récalcitrants. Le CCE basé à Alger est à l’origine de cette action. Cette conception autoritaire et brutale se traduira en Mai 1957 par le massacre des villageois de Melouza accusés de ralliement au MNA et de collaboration avec l’armée française. Le FLN entend utiliser tous les moyens pour imposer son hégémonie. Il parle ”d’unanimité nationale″. Il est le parti de tout le peuple et également un parti-Etat. La plateforme de la Soummam signale que ”Déjà fonctionne une administration révolutionnaire avec des djemaa clandestines et des organismes s’occupant du ravitaillement, de perception d’impôts, de la justice, du recrutement de moudjahidine, des services de sécurité et de renseignements. L’administration du FLN prendra un nouveau virage avec l’institution des assemblées du peuple″. L’objectif est ”d’installer organiquement le FLN dans tout le pays, dans chaque ville, village, mechta, quartier, entreprise, ferme, université, collège, etc.. ;″ et ”d’organiser sous des formes multiples, souvent complexes, toutes les branches de l’activité humaine.” Nous avons là toutes les caractéristiques du parti totalitaire qui quadrille la société, contrôle les citoyens même dans leur vie privée. Cette conception du parti totalitaire aux méthodes autoritaires et coercitives rencontre l’adhésion volontaire ou contrainte des Algériens qui acceptent de céder sur leurs libertés individuelles pour la grande cause de l’Indépendance qui ramènera, c’est leur espoir, plus de libertés. Notons que ce sont les mouvements de libération influencés par l’idéologie socialiste et les méthodes d’organisation des partis communistes qui ont adopté ce type de parti ambitionnant de maitriser et contrôler toutes les activités de la société. Ils se transforment au lendemain des indépendances en parti unique d’un Etat autoritaire se revendiquant du socialisme. On peut poser la question : notre lutte de libération nationale avait-elle besoin d’un parti unique de type totalitaire ? Ou alors, le choix de ce type de parti ne préfigure-t-il pas la conception de la société future ?

 

L’orientation socialiste de la plateforme de la Soummam.

De nombreux passages de la plateforme de la Soummam révèlent les choix idéologiques socialistes de ses rédacteurs. D’emblée, ils proclament vouloir ”installer une république démocratique et sociale garantissant une véritable égalité entre tous les citoyens”. Ils définissent  ”les couches sociales les plus nombreuses, les plus pauvres, les plus révolutionnaires, fellahs, ouvriers agricoles″ comme leur base sociale prioritaire. Ils promettent aux paysans une  ”réforme agraire qui leur assurera la possession des terres qu’ils fécondent de leur labeur″. Ils rejettent toute idée de ”monarchie″, de ”théocratie″ et de ”retour au féodalisme” car la révolution algérienne ”est une marche en avant dans le sens historique de l’humanité”. Ils préconisent dans le cadre d’un “projet Nord-africain” d’établir ”un plan commun et rationnel d’équipement et d’industrialisation, une politique monétaire, l’enseignement et l’échange concerté des cadres techniques, les échanges culturels, l’exploitation en commun de nos sous-sols et de nos régions sahariennes respectives″. Ce qui laisse penser que les rédacteurs de la plateforme s’inscrivent dans la conception de l’économie étatiste. Ce qui correspond bien aux orientations économiques socialistes. Cette influence socialiste n’est nullement surprenante si on se réfère aux conditions de naissance et d’évolution du mouvement de libération moderne de l’Algérie.

Dès  le début des années 20, le mouvement national algérien moderne surgit à Paris avec l’aide du parti communiste français (PCF). Les fondateurs de l’Etoile Nord Africaine (ENA), premier parti nationaliste algérien, sont militants du PCF. L’ENA, déçue par la suite par la politique du PCF, s’éloignera rapidement de ce parti. Pendant  les années 40 et 50, période pendant laquelle murit le mouvement insurrectionnel du 1er Novembre 54, ce sont les idées socialistes qui connaissent une grande diffusion à partir des pays socialistes de l’Europe de l’Est et d’Asie. Dans cette période, le socialisme acquiert une grande audience auprès des élites politiques  des pays encore sous domination coloniale du fait du soutien apporté aux mouvements d’indépendance des peuples du tiers-monde par les pays du bloc socialiste. Au lendemain de l’indépendance, au FLN qui se réclame du socialisme, vont s’opposer des partis d’obédience socialiste : le Front des Forces Socialistes (FFS) d’Ait Ahmed, le Parti de la Révolution Socialiste (PRS) de Boudiaf, le Parti de l’avant-garde Socialiste (PAGS, ex-PCA) notamment. L’idéologie socialiste est bien dominante dans l’Algérie des années 60.

 

Les conditions de l’émergence d’un Etat autoritaire sont réunies.

 À la veille de l’Indépendance, Le CNRA réuni à Tripoli confirme le choix de la voie socialiste mais ne règle pas la question du pouvoir. C’est la force des armes qui va trancher. L’Algérie hérite du parti unique de type totalitaire et du choix du socialisme comme voie de développement. Les deux conditions essentielles pour l’instauration d’un Etat autoritaire. Un Etat s’appuyant sur un parti qui va suivre les citoyens “du berceau au cercueil” et les contrôler jusque dans leur vie privée, quadrillant la société avec une organisation en cellules dans les quartiers,  villages et lieux de travail, secondé par des organisations de masse satellites présentes dans toutes les corporations et groupes socioprofessionnels et la jeunesse. Le socialisme devient l’objectif unique de la Société. Les Algériennes et les Algériens seront soumis et leurs libertés individuelles subordonnées à cet objectif unique. C’est la négation des libertés fondamentales. Le contrôle de l’Etat sur l’économie et la production va même déterminer leur modèle de consommation ; ils liront les mêmes journaux, la même bande dessinée, verront les mêmes films, auront le même style d’habillement, espéreront la même voiture et leurs vacances connaitront peu de variétés. C’est l’Etat socialiste, celui qui veille au nivellement par le bas. Celui qui étouffera les libertés individuelles. C’est l’Etat autoritaire, l’Etat autoritaire à l’origine de la crise politique actuelle.

 

Ainsi, ce sont des élites politiques influencées par le socialisme qui ont guidé l’héroïque guerre de libération nationale qui a mené l’Algérie vers l’Indépendance. Quand on lit la Déclaration du 1er Novembre 54 et la plateforme de la Soummam, on est frappé par l’absence de référence aux libertés individuelles. La Déclaration du 1er Novembre évoque une fois “les libertés fondamentales″ à l’adresse des Européens à qui il est promis l’absence de discrimination fondée “sur la race ou la confession”. La plateforme de la Soummam appelle à la création  de ”Comité pour la défense des libertés démocratiques″ pour ”encourager et aider à la formation de comités et mouvements de libéraux algériens”. Dans les deux cas, ce sont des objectifs partiels en direction de minorités qu’il faut gagner ou neutraliser. Pour la grande majorité du peuple algérien, c’est l’idéal d’indépendance nationale qui constitue l’objet de sa mobilisation et de ses sacrifices. Une Indépendance nationale qui sera orpheline des libertés individuelles.Le mouvement de libération nationale de l’Algérie a muri pendant une période d’expansion des idées du socialisme. Il est passé à côté de la philosophie politique des libertés individuelles.

 

Apprécions l’équivalent américain de la Déclaration du 1er Novembre 54, la Déclaration unanime des treize États unis d’Amérique réunis en Congrès le 4 juillet 1776. Dès les premières lignes, cette magnifique proclamation :

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.

Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur.”

Les nouvelles générations de l’Algérie indépendante sont en train de prendre le relais dans le mouvement populaire du 22 Février 2019. Sans reniement, elles sont en train de féconder en Algérie la culture des libertés individuelles.