ALGÉRIE
17/05/2019 19h:01 CET | Actualisé 18/05/2019 09h:59 CET

13e vendredi: La prise de la Grande Poste

"Gaïd Salah dégage", scandent plus fort que jamais les manifestants du 13e vendredi à Alger après avoir libéré par milliers les marches de la Grande Poste, longtemps bloquées par la police. Un symbole? Reportage.

Hamdi Baala
L'euphorie des manifestants après avoir repris les marches de la Grande Poste à Alger, vendredi 17 mai. 

Emblématique ? Au terme d’un “siège” qui a duré six heures, les manifestants ont gagné. Ils ont investi par milliers et dans l’euphorie le perron de la Grande Poste, devenu un lieu préféré de la révolution pacifique à Alger depuis le 22 février et que la police a essayé en ce 17 mai de le leur interdire.

En ce 12e jour du Ramadan, 13e vendredi de grande mobilisation, les plus matinaux arrivent vers 7 heures malgré le jeûne et découvrent un cordon autour de l’entrée de la Grande Poste. Près de trois mois après le début des manifestations, le son de l’hélicoptère de la police n’est presque plus remarquable.

Le ciel dégagé mais la température plus clémente que vendredi dernier. Ils sont sortis en force la semaine dernière et le temps est favorable à une mobilisation encore plus forte cette fois.

Une cinquantaine de retraités de l’armée ont manifesté la veille sur ces mêmes marches en faveur du chef d’état-major de l’armée Ahmed Gaïd Salah et ont même menacé l’opposant Karim Tabou, auteur de critiques virulentes des ingérences politiques de l’armée.

La police a cependant installé la veille au soir des barricades en haut du perron. Et vers 11 heures du matin elle gare ses fourgons en deux rangées des deux côtés de l’esplanade de l’immeuble pour la séparer des manifestants.

Des centaines d’hommes en casques bleus, matraques et boucliers en main sont alignés. La défense est en place et le siège peut commencer. C’est là que les premières échauffourées ont eu lieu.

“Ntouma klab!” (vous êtes des chiens!), lance le quinquagénaire à la figure du policier qui vient de le bousculer et de le faire tomber par terre. “Vous protégez el issaba (le gang au pouvoir)”, ajoute-t-il.

Pour échapper aux bousculades, deux dames, la cinquantaine, réussissent à traverser le cordon et à atteindre le perron. Elles y manifestent toutes seules entourées de policiers, avant d’être rejointes par d’autres femmes au fil de la journée.

 

“Risque d’effondrement”

 

Les autres manifestants, munis de leurs drapeaux, leurs pancartes et leur silmiya (attitude pacifique) mise à l’épreuve par la répression reprochent mille et une choses aux policiers qui les bousculent, les matraquent et les aspergent de spray lacrymogène.

D’abord d’avoir laissé les pro-Gaïd Salah se rassembler la veille sur les marches et de les empêcher, eux, plus nombreux et qui scandent “Gaïd Salah dégage !” de faire la même chose.

Hamdi Baala
Des citoyens sermonnent des policiers qui les empêchent de manifester sur les marches de la Grande Poste, vendredi 17 mai 2019 à Alger. 

 

“Gaïd que vous défendez se la coule douce dans son salon en ce moment. Il profite du climatiseur. Wentouma klatkoum echemss (et vous, le soleil vous bouffe) », ricane un homme en tapant du doigt sur le bouclier d’un policier.

Mais aussi d’avoir “vendu le pays”, d’être des “chiyatines” (des lèches-bottes), des “haggarine” (de “hogra”, injustice et mépris). Les leçons de morale fusent. Les moins expérimentés parmi les policiers encaissent les insultes et les critiques la tête baissée. Les plus anciens soit justifient leur attitude par les “instructions” soit violentent ou interpellent des manifestants.

Mais quelles instructions, en fait ? Pourquoi interdire les marches de la Grande Poste après 12 vendredis de grands rassemblements sans le moindre incident ? Des policiers affirment qu’il y a “un risque d’effondrement” du perron s’ils laissent faire cette semaine.

Les marches ne se sont pas effondrés quand les manifestants les ont reprises et l’argument sonne faux. Comme celui des agressions à l’intérieur du tunnel des facultés qui seraient la raison de sa fermeture aux manifestants depuis quelques semaines. Comme si les agresseurs ne pouvaient commettre leurs actes que dans cet endroit.

 

“Tu vas voir”

 

Entre deux bousculades les plus posés parmi les manifestants essaient de calmer les plus excités. “Asbar (sois patient). Après la prière nous serons bien plus nombreux et ils ne pourront plus nous bloquer”, conseille un homme à un jeune tabassé par un policier et qui veut en découdre.

Et après la prière les manifestants encerclent la Grande Poste et la police de toute part. Un véritable siège. Et dans une journée qui a vu la quasi-fermeture tôt le matin d’Alger et de Bordj Bou Arreridj, les deux plus grandes villes de cette révolution, la prise de la Grande Poste était devenue une question de principe.

Les milliers de personnes sorties des mosquées directement vers les manifestations scandent “la police khaouana” (les policiers sont des traîtres). Mais seuls quelques centaines vont au contact du cordon au rythme du cri de guerre “pouvoir assassin”, leurs corps comme unique arme.

“Nous allons passer, tu vas voir”, dit un manifestant à son ami.

Certains montent sur les véhicules de la police. Un agent anti-émeute monte lui aussi sur le toit et asperge la foule de spray lacrymogène. Deux manifestants remontent derrière lui et le jettent sur ses collègues avant de prendre la fuite.

Face à la pression qui monte des policiers matraquent et s’acharnent sur les protestataires. Ces derniers répliquent en leur crachant à la figure, en les insultant et en leur jetant des projectiles.

Ceux touchés par les gaz lacrymogènes se retirent de la ligne de front et partent chercher du vinaigre pour atténuer l’effet. Ils sont remplacés par d’autres corps au devant de l’interminable marée humaine déterminée à percer le cordon et à arracher la Grande Poste des mains de la police.

“Avancez, matkhafouch menhoum” (n’ayez pas peur d’eux), lance une femme, la soixantaine, vers la foule tandis qu’une autre plus loin conseille aux jeunes de rester calmes et d’éviter l’affrontement avec la police. 

D’autres personnes montent sur les fourgons de la police et hissent leurs drapeaux ou déploient leurs pancartes. Des agents s’énervent encore et essaient d’interpeller un homme sur le toit d’un véhicule mais les autres manifestants les en empêchent et arrachent leur compagnon à la police.

Au milieu de la foule et des bousculades il était difficile de voir mais à vers 15 heures les protestataires réussissent à percer le cordon et à « libérer » leur lieu préféré.

Au retrait des forces anti-émeute et de leurs fourgons il n’y a avait plus de “chorta wa chaâb, khaoua khaoua” (Police et peuple sont des frères). “Dégage !”, lancent la plupart des manifestants.

Après avoir investi les marches de la Grande Poste par milliers, les protestataires scandent dans l’euphorie “leblad bladna w ndirou rayna”, (ce pays est le nôtre et nous imposerons nos choix),  « Gaïd Salah dégage ! » et “makach intikhabat mâa el issabat” (pas d’élections avec les gangs au pouvoir).

 

 

La présidentielle du 4 juillet, l’issue constitutionnelle que le chef d’état-major soutient contre vents et marées est plus que jamais compromise. A 3 jours du délai de dépôt des candidatures, la rue rejette plus fort que jamais ce rendez-vous que beaucoup considèrent comme une occasion pour le pouvoir réel, l’armée, de renouveler sa façade civile.

 

“Primauté du civil sur le militaire”, lit-on sur une large banderole déployée en haut du perron de la Grande Poste après sa “libération”. Les “instructions” de la police voulaient probablement empêcher cette énième victoire par l’image mais les manifestants ont quand-même gagné la bataille. La prise de la Grande Poste, elle, deviendra-t-elle emblématique de cette révolution, de la prise du pouvoir par le peuple ?

 

 

Hamdi Baala