TUNISIE
11/03/2019 13h:11 CET | Actualisé 15/03/2019 13h:08 CET

11 nouveau-nés décédés dans de troubles circonstances: Les récits poignants de parents livrés à eux-mêmes

"Elle est décédée mercredi, nous ne l’avons su que vendredi! Jeudi, nous recevions des gens à la maison pour nous féliciter de la naissance”

Anadolu Agency via Getty Images
Photo d'illustration en marge d'une manifestation tenue dimanche devant le théâtre municipal de Tunis pour que la vérité soit faite sur la mort suspecte de 11 nouveau-nés à l'hôpital Wassila Bourguiba.

Le décès de 11 nouveau-nés dans des conditions suspectes à l’hôpital Wassila Bourguiba a créé une onde de choc auprès de l’opinion publique tunisienne.

Mais bien plus que ces décès, le calvaire vécu par les parents témoigne d’un “manque d’humanité” selon Mahmoud Benzarti, qui a perdu son fils.

Invité de la radio Express Fm, le jeune homme affirme être encore sous le choc, les évènements s’étant succédés très rapidement.

“Mon fils est né le 28 février de façon prématurée. Il était en très bonne santé. J’ai consulté notre gynécologue qui est l’un des meilleurs spécialistes dans son domaine. Ma femme souffrait d’hypertension, d’où cette décision de la faire accoucher avant l’heure” explique-t-il avant d’ajouter: “l’enfant avait seulement besoin d’assistance respiratoire car ses poumons n’étaient pas suffisamment développés”. 

Samedi, à 13h, “je suis allé voir pour être rassuré sur l’état de mon fils. La cheffe de service m’a appelé dans son bureau et m’a présenté ses condoléances”.

Son fils était décédé la veille dans l’après-midi et Mahmoud n’avait pas été informé.

“Je lui ai demandé de m’expliquer pourquoi ils ne m’ont pas appelé pour me le dire? Imaginons que je n’étais pas venu pour cette visite?! Qu’allaient-ils faire? Le garder chez eux?!” a-t-il fustigé avant de poursuivre: ″Puis on m’a demandé de payer afin de récupérer le corps de mon fils pour aller l’enterrer”.

Selon Mahmoud Benzarti, le personnel hospitalier lui a dit que son fils avait fait une infection dont la mère était la cause: “Ils ont fait de la désinformation. La chose que je regrette le plus dans notre administration publique, c’est le fait de donner de fausses informations” a-t-il déploré.

Après avoir consulté le gynécologue de sa femme, ce dernier remet cause le diagnostic de l’hôpital: “Il s’est avéré que ma femme n’avait aucune infection” et ne pouvait donc être à l’origine du décès de l’enfant.

Déplorant les conditions d’accueil à l’hôpital, il décrit: “Quand tu va voir ton fils, on te donne l’impression que tu leur demande de l’argent” dit-il ajoutant comprendre parfois la pression et le stress du personnel hospitalier mais que cela ne justifiait pas “l’absence d’humanité”. 

“Il y a des choses qui font mal à un parent qui vient de perdre son enfant: Ils sont non seulement conscients que le décès est suspect, que ce n’est pas un cas isolé mais un cas partagé, mais en plus le parent n’est pas pris en charge. C’est la première chose à faire, de passer l’information de façon claire et juste!” regrette Mahmoud notant une absence de tout soutien psychologique autre que celui du procureur de la République dépêché sur place et de celui de deux députées.

 

Pourquoi faire de la désinformation? Moi, on m’a dit que mon fils avait une infection, les autres on leur a dit que c’était à cause de l’hypertension ou de la rougeole”

 

“Aujourd’hui, il faut qu’un élu à l’Assemblée des représentants du peuple entre à l’hôpital pour que je puisse avoir l’information. C’est grave, c’est très grave. On en est arrivé à un point, où il faut une intervention pour avoir une information. Personne du staff médical n’est venu discuter avec moi ou me dire ce qui s’est passé” martèle Mahmoud.

Affirmant avoir reçu son enfant dans un carton, il explique qu’à ce moment là, en tant que parent, cela était un détail pour lui: “Ce qui me préoccupait le plus c’était de connaitre les causes, de savoir pourquoi les mesures adéquates n’ont pas été prises, pourquoi est-ce que l’on avait à faire à des machines et pas à des êtres humains?”

Ce qu’il souhaite plus que tout aujourd’hui c’est que “les enquêtes révèlent la vérité sur cette histoire, que le responsable assume pénalement ses erreurs”.

“Il faut un changement, il faut passer de la triste réalité que nous vivons à une nouvelle vision. Bien sûr qu’il y aura des personnes qui seront contre le changement, soit parce qu’ils font partie du circuit de la corruption, soit parce qu’ils n’ont aucune ambition, aucune vision (...) mais il faudra changer les choses!”

“J’ai confiance en la justice et en les hommes d’État pour que ce drame soit le point de départ d’un changement” dit-il optimiste malgré la douleur.

 

 

De son côté, Nidhal Arfaoui, oncle d’un des enfants décédés, est lui plus fataliste. “Nous avons même peur pour les nouveau-nés aujourd’hui (...) C’est un crime commis par la mafia de la santé” fustige-t-il.

Aujourd’hui face à un tel drame, on parle de la démission d’un ministre. Les ministres chez nous changent tous les ans. Qu’est-ce que cela va changer?!

 

″Il faut que tous les intervenants dans ce processus passent devant la justice, sinon le tunisien n’aura plus d’espoir dans son pays. Quel sera l’état psychologique de milliers de femmes enceintes qui accoucheront bientôt?” s’interroge-t-il.

Revenant sur la façon dont la famille a appris le décès de leur jeune fille, il décrit: “Beya est née prématurée. Elle devait passer quelques semaines en couveuse puis rentrer à la maison. Ses parents lui rendaient visite tous les jours. Mercredi son père s’est rendu à la visite, il a vu le bébé, il était en bonne santé et a été rassuré par les médecins”.

“Vendredi, sa mère et sa grand-mère sont allés à l’hôpital pour lui rendre visite. Ils n’ont pas trouvé Beya dans la couveuse. Ils ont demandé où était Beya, ils leurs ont répondu qu’elle était morte”, près de 48 heures plus tôt.

″Ils leurs ont dit qu’elle était morte mercredi à 23h. Mercredi à 14 heures, quand son père lui a rendu visite, elle était en bonne santé (...) 7 heures après la fille décède (...) Nous avons eu l’information par hasard. C’est ce qui fait mal. Elle est décédée mercredi, nous ne l’avons su que vendredi! Jeudi, nous recevions des gens à la maison pour nous féliciter de la naissance” dit-il amer.

“Enfin, on nous restitue le corps du bébé dans un carton mouillé! C’est moi qui l’ai reçu. J’avais peur que le carton ne cède sous le poids du bébé car il était mouillé. De quel humanité parle-t-on?” a-t-il conclu la voix grave et triste. 

11 nouveau-nés sont décédés entre les 7 et 8 mars dans les services de gynécologie obstétrique de l’hôpital de la Rabta à Tunis.

Selon les résultats préliminaires publiés par le ministère de la Santé, un agent infectieux aurait été à l’origine d’un choc septique entrainant la mort des nouveau-nés.

En conséquence, le ministre de la Santé, Abderraouf Cherif a présenté, samedi, sa démission qui a été acceptée par le chef du gouvernement, et ce en marge d’une réunion de crise présidée par ce dernier.

Dans la soirée du samedi, l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT) a appelé à la mise en place d’un place de sauvetage “urgent” des hôpitaux publics.

Lundi, la ministre de la Santé par intérim, Sonia Ben Cheikh a tenu une conférence de presse au cours de laquelle elle est revenue sur les circonstances du drame.

Elle a affirmé que ces décès de resteront pas impunis réfutant au passage l’idée que la cause de ces décès provient “d’un médicament ou d’un sérum périmé”.

″Nous allons attendre les résultats de l’enquête puisque des prélèvements ont été faits sur l’ensemble du service, nous attendons les résultats des analyses” a-t-elle indiqué expliquant qu’il s’agirait probablement d’une infection nosocomiale.

Elle a en outre affirmé qu’un douzième décès a été constaté, dimanche matin. Celui-ci pourrait être également à cause d’une infection nosocomiale, sans pour autant en être sûre.

 

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