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16/02/2018 07h:09 CET | Actualisé 16/02/2018 07h:09 CET

Les immigrés subsahariens: défi et espoir pour le Maroc

IMMIGRATION - Il suffit de faire quelques pas à Rabat, Fès ou Meknès pour se rendre compte de la présence significative de ce que nous appelons les Subsahariens. Aux ronds-points bien sûr pour faire la manche mais aussi sur les chantiers et partout où il y a un travail (pénible) à faire. Il serait imprudent de croire que tous iront en Europe ou, que sais-je, en Libye. Une bonne partie restera au Maroc et ne tardera pas à exiger des droits dont le premier est celui de vivre dignement, c'est-à-dire débarrassés de la menace permanente de l'expulsion et de l'arbitraire de certains patrons et voisins indélicats.

Jesus Blasco De Avellaneda / Reuters

IMMIGRATION - Il suffit de faire quelques pas à Rabat, Fès ou Meknès pour se rendre compte de la présence significative de ce que nous appelons les Subsahariens. Aux ronds-points bien sûr pour faire la manche mais aussi sur les chantiers et partout où il y a un travail (pénible) à faire. Il serait imprudent de croire que tous iront en Europe ou, que sais-je, en Libye. Une bonne partie restera au Maroc et ne tardera pas à exiger des droits dont le premier est celui de vivre dignement, c'est-à-dire débarrassés de la menace permanente de l'expulsion et de l'arbitraire de certains patrons et voisins indélicats.

C'est un thème sensible et complexe qui ravive des tabous comme la liberté religieuse, la mixité réelle entre hommes et femmes et le racisme. Ce texte va soulever plus de questions qu'il n'apportera de réponses. Il sera utile s'il pose au moins les bonnes questions, celles qui obligent à sortir de la zone de confort. Devant chaque interrogation, il faudra garder à l'esprit deux préoccupations: quel est l'intérêt du Maroc dans tout cela? Est-ce que nous sommes bien en ligne avec les valeurs suprêmes réunies dans la Constitution de 2011, dont la cohabitation pacifique entre langues, confessions et cultures?

La première préoccupation qui vient à l'esprit relève de la sécurité et de l'ordre public. L'afflux de migrants sans papiers se produit au moment où la criminalité au Maroc, non contente d'augmenter sensiblement, connaît une mutation profonde: armes blanches, violences gratuites, résistance et outrage aux agents de l'agents de l'autorité. En raison de leur fragilité, les migrants illégaux en sont des victimes toute désignées: pas de famille ni de clan pour les protéger, présence de femmes et d'enfants non-accompagnés et peur de porter plainte dans les commissariats marocains.

Les faits divers (ceux qui se laissent voir aux urgences de nos CHU), mis bout à bout, dessinent un tableau tragique où les voyous locaux s'abattent comme une meute de prédateurs sur les nouveaux-venus. En réaction, des groupes ici et là s'organisent pour se défendre. À Rabat, on raconte que personne n'ose plus importuner les Subsahariens qui ont élu domicile à Hay Errachad, Bizanta et Bouregreg, cette ceinture de misère qui descend en pente abrupte à partir du château d'eau Takadoum.

Ces impressions méritent bien entendu d'être enrichies au contact des rapports de police mais il y a de quoi déjà anticiper des rivalités entre bandes de jeunes marocains et étrangers. Les événements de Casablanca-Ouled Ziane (2017) ont donné un avant-goût de ce qui pourrait se passer si on laisse faire la logique d'exclusion qui gouverne nos quartiers populaires. Il faudrait absolument éviter que les mafias de la contrebande et de la drogue se servent du désespoir et de la misère des migrants pour se constituer une force de frappe furtive car sans-papiers et sans fiche anthprométrique. C'est du déjà-vu au Mexique où les cartels obligent, depuis les années 2007-2008, les migrants salvadoriens à commettre des actes criminels avant de passer la frontière avec les Etats-Unis.

La question de la sécurité et du respect de l'intégrité des migrants fait écho au problème du racisme. Les nouveaux-venus se greffent à une société imbibée par le rejet du Noir, fruit d'une histoire marquée par l'esclavage. Un jour viendra où l'on acceptera de regarder en face ce qu'a été le commerce transsaharien: une immense hémorragie humaine qui a arraché à l'Afrique noire des centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants. Le Maroc, par ses commerçants, y a joué un rôle important comme commanditaire, entrepôt et marché. Le commerce négrier marocain a sévi du XIe au XXe siècle et ne s'est tari que sous l'effet de la colonisation française. Alors que la traite et l'esclavage étaient prohibés en Amérique du Nord (1865) et au Brésil (1888), à Marrakech on vendait encore des captifs noirs. La rigueur historique nous oblige à ajouter que toute l'Afrique du Nord (Tlemcen, Alger, Tunis, Tripoli), l'Egypte, l'Arabie, Oman et Zanzibar ont participé à l'asservissement des Noirs du Sahel voire des Grands Lacs.

Si on ne peut pas changer le passé, on ne peut pas non plus manquer ce nouveau rendez-vous avec nos frères et sœurs du sud du Sahara. Leur venue au Maroc exige plus que de la compassion de notre part, elle demande une vraie acceptation de la différence et de la diversité.

Or, le défi de la diversité est immense. Une grande partie des migrants ne parlent pas l'arabe mais maîtrisent plutôt bien le français. Doit-on les forcer eux et leurs enfants à apprendre l'arabe classique? Pourquoi les y obliger alors que le français reste un sésame pour saisir sa part du gâteau en entreprise voire dans l'administration? Questions immenses qu'il est difficile de trancher sans une réflexion approfondie (en tant qu'arabisant, j'ai tendance à promouvoir l'apprentissage de l'arabe classique mais le poids de la réalité marocaine m'empêche d'aller trop vite en besogne).

La question religieuse est autrement plus épineuse. Une partie des migrants subsahariens n'embrasse pas la foi musulmane. Avec le temps, une bonne partie se convertira à l'islam ne serait-ce que pour bénéficier des mêmes droits civils que les Marocains. Car notre loi n'est pas du tout inclusive: elle ne reconnaît que les musulmans pour les questions de mariage et d'héritage. De toute façon, leurs enfants étudieront à l'école marocaine et seront exposés à l'islam dès leur plus jeune âge, il y a donc fort à parier que la seconde génération sera majoritairement musulmane.

Mais ils seront encore des milliers à pratiquer le catholicisme, le protestantisme et d'autres religions encore. Ils exigeront, avec raison, d'ouvrir des églises et des lieux de culte à Rabat, Fès ou Tanger. Qu'allons-nous leur répondre? Que nous sommes un pays musulman qui ne tolère aucune manifestation religieuse autre que l'islam? Les obliger à se cacher pour célébrer la messe dans des garages et des sous-sols? Voici encore une épreuve de taille pour nous autres qui exigeons de la France laïque qu'elle ouvre voire finance des mosquées sur son sol. Le temps viendra (et vite) où nous devrons appliquer à nous-mêmes les principes de tolérance que nous demandons aux Occidentaux d'adopter à l'égard des communautés marocaines d'Europe.

Issus de pays dont la tradition religieuse méconnait presque totalement l'extrémisme religieux, les migrants subsahariens ont quelque chose à nous apporter. L'islam sénégalais par exemple promeut des valeurs bien plus "souriantes" que son homologue wahabite. Il est habité par une certaine douceur et un attachement à la terre nourricière et aux ancêtres qui forcent l'admiration. Reste à savoir si cette influence modératrice se diluera au gré de l'exposition aux discours enflammés venus d'Orient et qui envahissent notre espace public à la vitesse de l'IP.

Très sincèrement, je serais heureux de voir nos amis subsahariens instiller un peu plus de sagesse africaine dans notre culture. Le Maroc est en réalité une annexe de l'Orient projetée à l'autre bout de la Méditerranée. Quoi qu'on en dise, nous vibrons au diapason de ce qui se passe au-delà du Nil même si nous nous déclarons méditerranéens et maghrébins. Avec quelques années de retard, nous avons embrassé les mêmes croyances et contracté les mêmes fièvres que nos frères égyptiens et syriens: le nationalisme arabe (années 1950 et 60) puis l'islamisme politique (années 2000 et 2010). Bien que vivace, notre vieux fond berbère semble démuni face à l'ampleur de la tâche qui l'attend s'il veut tenir tête aux influences arabes (satellitaires notamment).

Où est l'alphabet amazigh? Je le cherche sur internet et Amazon (livres et ebooks) et je ne le trouve pas (et quand il existe sur ces réseaux, il est marginal). Échec monumental à comparer au succès du catalan et de l'hébreu, langues anciennes et longtemps mises à l'écart mais qui ont connu une renaissance incroyable depuis une cinquantaine d'années. Dans ces conditions, regarder un peu plus vers le bassin du Niger et le Golfe de Guinée enrichirait notre imaginaire collectif et donnerait un éclat nouveau à nos arts dont la musique et la littérature. Nous nous connecterions à des civilisations sophistiquées qui offrent une vision du monde peut-être moins "dure" et "désespérée" que la nôtre.

Imaginez l'impact sur les performances sportives nationales si nos équipes olympiques s'ouvraient aux talents et ressources africaines. Je vois dans la rue des pré-adolescents guinéens ou libériens qui seraient heureux de courir pour le Maroc; en attendant, ils gâchent leur talent à laver des vitres au feu rouge. Parmi eux se trouvent nos futurs Aouita et Guerouj. Il suffit d'oser et d'ouvrir les centres de recrutement à ces nouveaux-venus comme le font les Français, les Espagnols et les Qataris. Joueurs de foot et athlètes étrangers, combien de Marocains courent sous les couleurs d'un pays tiers aux J.O? Qu'est-ce qui nous empêche de donner une chance à des jeunes qui ont le talent et la rage de vaincre?

Sur le plan militaire, le Maroc gagnerait peut-être à former une sorte de Légion étrangère, troupe d'élite ouverte au recrutement international. Si la France le fait, pourquoi se priver d'y réfléchir? Nous prenons des responsabilités aux quatre coins de l'Afrique et nous devrions au moins "en sortir" avec une force militaire d'exception, une troupe qui emploie les meilleurs soldats parmi ceux qui ne peuvent pas ou ne souhaitent pas servir leur pays d'origine.

Le lecteur aura été avisé dès le début, il n'est pas question de solutions définitives mais bien plus de propositions, parfois osées je l'admets. Il le faut bien pour tenter de nous hisser à l'immense défi qui nous attend. Moi, j'ai la faiblesse de croire que cette immigration subsaharienne est une vraie chance pour le Maroc à condition qu'il s'y prépare.

Vive le Maroc! Vive l'Afrique!

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