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29/12/2017 08h:20 CET | Actualisé 29/12/2017 08h:26 CET

2017, année perdue?

Antonio Cinotti/Flickr CC

Nous nous approchons inexorablement de la fin de l'année. Qu'elle ait été bonne ou mauvaise pour chacun d'entre nous à titre individuel, il n'y a aucun doute que le Maroc ne se souviendra pas de 2017 comme d'une année faste.

La sécheresse ou le drame du paysan marocain oublié

Il n'a pas plu pendant neuf mois. La sécheresse a été sévère et pourtant elle n'a pas fait la une des médias, ni des conseils de gouvernement. Tout se passe comme si le Maroc utile - celui des villes et des fonctionnaires assurés d'être payés à la fin du mois - tourne le dos au Maroc des campagnes. À vingt kilomètres de Fès, on ne trouve plus d'eau à 50 voire 100 m de profondeur. Ceux qui ont de l'argent s'aventurent à 200m et pompent l'eau nuit et jour sans aucun contrôle (il n'y a pas de compteurs). Le patrimoine national (la nappe phréatique) est pillé en toute légalité. Leurs voisins déshérités observent le ballet des camions de primeurs à destination des marchés de Casablanca et de Tanger et se lamentent. Ils sont résignés. Pour la première fois cette année, j'ai entendu un fermier du coin me dire que tous ses sacrifices ne serviraient à rien car sa fille n'a aucune chance d'avoir une vie meilleure que la sienne. Et il ne demandait pas grand-chose pourtant: que sa fille de douze ans devienne un jour technicienne agricole, c'est aussi le souhait de la gamine et sa vocation. Après s'être frottée au système éducatif, elle s'est rendue compte que l'enseignement agricole est presque inexistant et que former des citoyens (des vrais, pas de la chair à canon électoral) n'est pas du tout au programme des écoles marocaines.

À l'école, les années blanches se suivent 

Professeurs frappés et humiliés, les images dérangent mais ne surprennent pas. Par une série de renoncements et de fausses promesses, une grande partie des Marocains a confondu Droits de l'Homme avec culture du chaos et de l'indiscipline. La dessara a réémergé après quelques décennies de refoulement lors desquelles un niveau minimum de civisme (minimal, mais réel) allait relativement de soi. Finies les années où une petite fille pouvait aller à l'épicerie toute seule, adieu aux matchs de foot où l'on se rendait en famille sans craindre de recevoir un pavé sur le crâne. D'ailleurs, la culture du tcharmil avance et s'incruste dans l'indifférence générale. On préfère dénoncer les violences policières et fermer les yeux sur la barbarie des criminels armés de sabres et de chiens enragés. De la société civile aux autorités religieuses, le silence est de mise: tous ont décidé de garder les yeux grands fermés sur ces nouvelles menaces.

Al Hoceima ou le bal des idiots utiles*

Sept mois durant, on a cassé, brûlé et insulté. Bilan: deux morts chez les manifestants et plus de 400 policiers blessés dont plusieurs traumatismes crâniens. Au début de l'été, l'État a fini par faire son travail et placer 150 militants derrière les barreaux.

Ensuite, on a vu des sommités des arts et de la culture signer des pétitions pour la libération immédiate et sans conditions des prévenus. Quel beau bras d'honneur fait à l'indépendance de la justice! Quel mépris pour la séparation des pouvoirs! Quelle indifférence pour les familles des policiers qui ont été elles aussi traumatisées!

Dans un pays qui peine à construire et faire vivre un Etat de Droit, libérer des énergumènes qui ont voulu brûler des HLM où vivent les femmes et enfants de policiers est une monstruosité. Demander la relaxe de salafistes est une absurdité: combien de massacres faudra-t-il pour ouvrir les yeux sur le programme réel du salafisme?

Je ne peux m'empêcher de voir des idiots utiles dans ces figures universitaires et artistiques qui s'offrent en compagnons de route à des intérêts obscurs. Que connaissons-nous des liens entre la mafia du kif et les gangs de casseurs d'Al Hoceima? Que vaut la parole d'un salafiste assumé qui se dit repentant?

La seule réponse est la Loi et rien que la Loi. Appliquons le code pénal et s'il nous est insupportable, changeons-le par la voie légale, celle du parlement.

Et si on est en manque de motif d'indignation, je peux proposer des raisons légitimes de se mettre en colère. On pourrait commencer par jeter un coup d'œil dans les geôles des commissariats où les conditions de détention ne sont pas bonnes (un euphémisme). On devrait visiter les prisons et se rendre compte de leur délabrement. Il faudrait camper devant les tribunaux de justice pour voir comment l'injustice y est pratiquée tous les jours par la complicité d'intermédiaires véreux qui vendent leur accès à tel ou tel fonctionnaire.

Au lieu de vilipender les hommes et les femmes qui protègent nos libertés, il vaut mieux exiger d'eux qu'ils soient exemplaires 24/24 et en tout point du territoire.

La dignité des Rifains est bafouée tous les jours par la mafia de la drogue et de la traite humaine. Je n'ai jamais entendu une ONG s'en prendre aux barons installés chez nous ou en Europe. Pourtant, ce sont eux qui empoisonnent littéralement la jeunesse rifaine et commercialisent le venin nommé karkoubi dans les cours de récréation des collèges de Fès, Rabat et Casablanca.

Je conçois toutefois que s'en prendre aux vrais méchants exige une denrée rare nommée "courage".

Trump et Israël

L'hypocrisie fonctionne toujours à fond chez nous et dans le monde arabe en général. Alors que le Yémen est détruit par l'Arabie Saoudite, alors que la Syrie est dévastée par les salafistes, la rue ne trouve rien de mieux que de se mobiliser contre la décision de Trump de transférer son ambassade de Tel Aviv à Jérusalem. Curieuse gestion des priorités! L'indignation sélective se poursuit année après année: elle est devenue une seconde nature. Je n'ai vu personne battre le pavé lorsque des monstres ont massacré des fidèles dans une mosquée dans le Sinaï égyptien (235 morts et 109 blessés) et ont jeté un camion sur des civils à Barcelone (15 morts et 130 blessés).

Alors que je finis d'écrire ce texte, je vois depuis de la terrasse du café où je suis assis les employés de la mairie de Hay Ryad qui arrachent des arbres qui faisaient de l'ombre et embellissaient la ville. Une nouvelle souche d'irresponsables municipaux semble avoir en horreur tout ce qui est vert et dépense des millions pour faire ressembler nos rues à celles du Caire et de Sanaa. Les pins parasol, les acacias et autres chênes lièges sont remplacés par des palmiers hideux et qui n'ont rien de marocain (preuve en est qu'ils s'appellent palmiers du Mexique). Dans quelques instants, je vais devoir affronter le gardien de voitures, ce nouveau maître des villes marocaines qui se donne le droit de prélever sa dîme à quelques mètres d'une grande administration publique. En toute illégalité, bien entendu. Il a le visage balafré et la mine d'un repris de justice qui navigue en permanence entre sevrage et état d'ébriété. Encore une fois, je vais devoir faire semblant de lui donner de l'argent parce que j'en ai envie et non pas parce qu'il est armé d'un gourdin.

Décidément, les années de plomb ne font que commencer.

* L'expression "idiot utile" est attribuée à Lénine qui l'utilisait pour se référer aux intellectuels occidentaux qui défendaient le communisme sans en avoir une idée précise. Je rassure les lecteurs: chacun d'entre nous a été ou sera l'idiot utile d'une cause en particulier, à un moment ou un autre de sa vie. Je l'ai été moi-même aussi. L'essentiel est d'avoir l'humilité d'accepter le débat, voire de changer d'avis quand il le faut.

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