LES BLOGS
05/01/2018 09h:10 CET | Actualisé 05/01/2018 09h:13 CET

Réussir au Maroc...

Geber86 via Getty Images

Peut-on réussir seul dans une société en déconfiture? Assurément non.

On ne peut pas réussir seul, tandis que la plupart des gens vivotent pour s'en sortir. Pour se loger, se nourrir ou se soigner et éduquer leurs enfants. Quand un système ne fonctionne pas pour les plus modestes et permet un enrichissement rapide de quelques-uns, c'est qu'il est injuste.

La richesse n'est pas un mal, d'ailleurs, créer la richesse est essentielle pour créer des emplois et par conséquent de la valeur ajoutée, mais ce qui est condamnable et dangereux pour les individus qui s'enrichissent et la société, c'est le gain excessif de quelques-uns pour appauvrir les autres. Ça ne devient plus de la richesse mais de la violence par le kidnapping.

Un jeune chirurgien ambitieux et respectable a décidé, pour respecter les codes d'une société qu'il critique par ailleurs, de se soumettre rapidement à un de ses diktats d'apparence, qui est celui d'avoir une berline allemande de luxe, à prix prohibitif.

- Tu ne trouves pas que cette voiture est trop chère?, lui ai-je dit en m'installant auprès de lui.

- Oui, mais elle est nécessaire, les patients (et les collègues) te respectent quand ils voient que tu arrives dans une voiture pareille.

- Tu as du débourser beaucoup et emprunter pour l'acheter?

- J'avais la moitié, et j'ai emprunté le reste, mais attention, sans intérêts, me répond-il pour éviter un débat sur l'usure, avant d'ajouter pour argumenter sa décision que son ancienne petite voiture faisait fuir les patients.

- Alors, ce seront les patients qui vont la payer celle-ci...

Notre discussion s'est achevée ainsi, mais pas ma pensée. Voilà comment le système attire vers lui-même les médecins les plus intelligents et les plus altruistes. Lutter contre les codes sociaux, même s'ils sont mauvais, n'est pas aisé, ceci demande force de caractère et une certaine confiance en soi.

Cet ami chirurgien qui critique fortement les moyens de formation dans les CHU, les conditions de travail dans les hôpitaux et l'injustice sociale, participe et "profite" à sa façon à la déconfiture du système. Il a mis un doigt dans l'engrenage de l'argent et l'apparat, d'abord par nécessité comme il avance, et puis ça deviendra par goût. Et puisque la réussite globale est difficile, la réussite individuelle est plus accessible, même si elle se fait sur le dos des pauvres gens.

Si on peut aligner une série d'interventions, qui plus est chez des patients de condition modeste, c'est parce que l'hôpital public ne remplit pas son rôle. Le patient obligé de retirer sa vésicule biliaire ou réparer son hernie (les deux interventions bénignes les plus fréquentes en chirurgie générale et qui rapportent beaucoup d'argent) et qui a le choix entre un délai d'attente de plusieurs mois avec un accueil exécrable et presque l'impossibilité de se faire opérer par cœlioscopie (intervention à ventre fermée qui diminue le délai de séjour, la morbidité et la reprise de l'activité) va se saigner et saigner sa famille ou sacrifier sa dignité en mendiant afin d'obtenir la somme réclamée par la clinique.

Non pas que la clinique ou le chirurgien ne doivent pas être payés pour leurs activités, mais que le patient en question qui n'a pas les moyens doit être pris en charge dans les structures de l'État, censé le protéger et protéger sa dignité. Pour des sommes plus importantes, certaines familles cotisent, des filles se prostituent et des garçons font des actes illégaux.

Voilà comment on peut participer indirectement de la déliquescence de la société, en profitant de l'injustice du système. Et comme l'argent n'a pas d'odeur, on participera ainsi au maintien de ce système injuste et dangereux. Dangereux pour toute la société, même pour la survie de mon ami chirurgien et sa voiture de luxe.

Réussir seul dans une société affaiblie, c'est comme celui qui est attablé, en train de se goinfrer alors qu'il y a des affamés autour de lui qui souvent tendent la main en l'implorant. D'autres l'envient ou le menacent de leurs regards voire de leurs mains. Alors bien qu'il a largement de quoi rassasier sa faim, il n'arrive pas à avaler tranquillement. Si jamais il peut manger sans se soucier de tous ces damnés qui l'entourent, c'est qu'il a sombré dans l'inconscience et perdu les réflexes dictées par notre humanité.

Quand on est dans cet état, j'ai du mal à appeler ceci réussite...

LIRE AUSSI: