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28/12/2017 12h:08 CET | Actualisé 28/12/2017 12h:14 CET

Jerada: la société marocaine entame sa crise d'adolescence

Youssef Boudlal / Reuters

Lorsque j'essaie de psychanalyser le nouveau comportement de la société marocaine en tant qu'entité individuelle, en me basant sur les événements survenus ces derniers mois, je constate qu'elle traverse une véritable crise d'adolescence. Elle hausse la voix, qui devient alors grave, portante, et impose son opinion dans le fonctionnement global du système national.

Bien entendu, une crise d'adolescence ne peut pas échapper à une confrontation entre le pouvoir parental et les exigences d'indépendance identitaire de l'adolescent.

L'adolescence n'est pas un trouble de comportement, ni une révolution contre les parents. Elle est plutôt une phase de mutation au monde adulte. Par ailleurs, le pouvoir parental dans notre société est "dictateur" et cherche à garder toute son autorité sur l'enfant en le dévalorisant, le violentant, en ignorant son avis, en décidant sans le consulter car le considérant comme un "idiot" irresponsable qui ne sait rien. Ainsi l'adolescent hausse la voix et défie, non pas les parents, mais le pouvoir parental.

Si les parents étaient bien préparés pour accompagner l'adolescent en tissant avec lui le dialogue, en le considérant comme un être à part entière qui possède des capacités latentes inimaginables, en l'accompagnant par l'encouragement, en l'aidant à révéler ses capacités enfouies en lui, en le considérant comme un membre de la famille aussi important que les autres membres, en consultant avec lui, sur tout ce qui le concerne et qui concerne aussi la famille, ils n'auraient pas à vivre une confrontation de force avec leurs adolescents.

Continuer, au moment de l'adolescence, une éducation traditionnelle à sens unique, basée sur le rapport "commandant/commandé" est impossible! Effectivement, l'adolescent ne supporte plus la dictature du pouvoir parental et de la hogra et se révolte alors, mais uniquement pour exprimer ses doléances, sa souffrance et son étouffement.

Je considère la société marocaine comme un seul individu. Lorsque j'observe le changement de son comportement depuis quelques années et surtout ces derniers mois, je remarque qu'il s'agit du même comportement que celui d'un adolescent qui commence à agir de manière inhabituelle en usant de nouvelles expressions, et cela m'évoque ce que tous les parents répètent "je ne reconnais plus ma fille, on dirait une autre, elle nous manque de respect et n'a plus peur de nous!".

Je viens de regarder une vidéo sur ce qui se passe à Jerada, dans laquelle une petite fille prend le micro, hurle et exprime des souffrances du quotidien en pleurant devant la foule. Ceci est totalement nouveau dans le comportement de la société marocaine. Cette nouvelle manifestation comportementale sociale m'a rappelé la crise de colère de l'adolescent, lorsque chaque partie de son corps s'agite aussi. La voix de cette fille n'est autre qu'une partie du corps social marocain qui défend indépendamment ses droits.

Nous ne devons pas considérer la crise d'adolescence comme une révolution contre les parents et nous ne devons pas être en guerre avec les adolescents. C'est là le piège dans lequel tombent les parents. Nous devons au contraire prendre cette crise comme une expérience positive, nous permettant le passage d'une étape à une autre meilleure: c'est une phase de transition. La crise d'adolescence nous permet de remettre en question le système du pouvoir parental (et non les parents) et la dynamique relationnelle, afin d'évoluer vers un autre rapport "responsable/responsable" au lieu de "commandant/commandé".

Nous remarquons tous comment finissent certaines crises d'adolescence (toxicomanie, prostitution, prison, suicide...) lorsque des parents refusent la consultation et le rapport "responsable/responsable". D'ailleurs ils répètent tous cette phrase: "Donc c'est lui/elle qui va gagner si on lui demande son avis" comme s'ils étaient en guerre avec leurs propres enfants.

Or, la consultation, en dialoguant entre petits et grands, reste le seul moyen de chercher ensemble la planification de la coexistence, du respect mutuel, de l'échange, de la responsabilité individuelle et collective, du sens d'appartenance sociale (une seule famille), de l'égalité dans les droits et dans les chances dans tous les secteurs, essentiellement l'enseignement et la santé, et enfin l'abolition de l'extrême pauvreté et l'extrême richesse.

Nous sommes tous les feuilles du même arbre, les gouttes du même océan. Tous des citoyens, tous des membres d'une seule famille.

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