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09/02/2018 07h:06 CET | Actualisé 09/02/2018 07h:07 CET

Le Maghreb des crises: la ruade de Joxe

Léconomiste maghrébin.com

L'Algérie est un vaste pays doté de ressources naturelles dont la plus abondante reste jusqu'à aujourd'hui le pétrole. Mais qui dit richesses dit convoitises. Sur ce plan, notre pays n'a pas été épargné. Même si le but premier de l'expédition coloniale française n'avait pas pour objectif (en théorie) l'accaparement de ces richesses , un dispositif en ce sens sera rapidement mis en place à cet effet.

Durant la guerre de libération, et le dénouement que l'on sait devenant inéluctable, des convoitises "fraternelles" cette fois-ci commencent à se manifester. Il est indéniable que la Tunisie et le Maroc ont été des bases arrières de la révolution sans qui rien n'aurait pu être. La part prise par le Maroc et la Tunisie dans le combat des Algériens restera incommensurable à jamais.

L'attachement sincère de Mohammed V à l'indépendance de l'Algérie ne sera jamais mis en défaut. Mais parfois la raison des Etats dépasse les motivations humaines et fait fi des sentiments et des principes pour ne retenir que l'intérêt national.

C'est comme si la France, en nous rendant notre pays et notre indépendance, nous faisait cadeau de quelque chose de trop grand pour nous et qui dépasse nos revendications historiquement justifiées. Pour faire plus simple, il semblait à certains que l'Algérie dont on héritait en 1962 ne correspondait pas exactement à ce que l'on avait perdu en 1830 et que l'on gagnait trop au change.

A ceux qui pensent de cette façon, il faut leur rappeler une anecdote historique. Pendant les négociations d'Evian, quelques jours avant le terme, Louis Joxe, chef de la délégation française, tint grosso modo aux Algériens le discours suivant : "Pour ce qui est de l'Algérie du Nord, la France n'a aucun mal à reconnaître vos droits historiques. Par contre, concernant le Sahara, la question (de vos droits historiques) se pose."

La ruade diplomatique de Joxe était quelque peu déconcertante, mais elle trouva sur le champ ses limites. En effet, feu Saad Dahleb, Ministre des Affaires Etrangères du GPRA, se chargea sur le champ d'y répondre: "Si j'ai bien compris vos propos, mes amis qui sont du Nord vont sortir d'ici indépendants. Et moi, qui suis du Sud, je vais continuer à me battre. Non, Monsieur Joxe, ma présence est la preuve que le Nord et le Sud sont un seul pays." Joxe ne saura jamais où se trouve Rechaiga, mais le débat avec la France était clos à jamais. Reste à convaincre les pays frères.

L'histoire moderne du Maghreb est émaillé de crises ayant pour origine soit les frontières de l'Algérie, soit ses richesses naturelles, si tant est qu'on puisse dissocier les deux éléments. Et cela a commencé bien avant la ruade de Joxe.

La configuration de la carte de l'Algérie et l'indépendance que l'on pressentait étaient porteurs de conflits essentiellement par rapport au Sahara et ses richesses. Nos voisins à l'est et à l'ouest eux aussi ne remettaient pas en cause nos droits historiques sur le Nord. Quant au Sud, c'est une autre histoire et c'est là que le bât blesse.

Tout commence avec le jaillissement du pétrole en 1956 qui transforme une immensité désertique en un eldorado tout ce qu'il y a de plus réel. Les appétits s'aiguisent : celui des Français d'abord qui sont sur place mais pour qui les revendications indépendantistes des "rebelles algériens" selon la terminologie officielle arrivaient au plus mauvais moment. Lâcher la proie à ce moment est tout simplement inimaginable. D'ailleurs cette découverte aura un impact réel sur la réponse de la France face à cette "rébellion" et par voie de conséquence sur la durée de la guerre. Tous les moyens sont mobilisés pour neutraliser les combattants algériens.

L'année 1956 est une année charnière dans l'histoire de la région et de la révolution algérienne. Outre la découverte du pétrole à Edjelé, près de la frontière avec la Tunisie, il y a eu le détournement de l'avion transportant les principaux chefs de la révolution, détournement qui allait donner un retentissement international aux combat des Algériens, au grand dam des autorités françaises. C'est aussi l'année où la Tunisie et le Maroc accèdent à l'indépendance.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est l'arrestation des chefs de la révolution qui constituera l'élément positif de tous ces événements, donnant une publicité internationale à l'affaire algérienne.

Les indépendances tunisienne et marocaine vont mettre en évidence des intérêts particuliers aux deux États qui vont souvent s'opposer à ceux de la révolution algérienne et plus tard de l'Etat algérien. Les intérêts nationaux primeront désormais sur les intérêts régionaux, aussi fraternels soient-ils . Bien sûr, tout cela n'est pas dit clairement, mais certains conflits éclatent au grand jour. D'ailleurs , certains n'hésitent pas à pointer une participation d'éléments des services marocains dans le détournement de l'avion.

L'année 1957 voit même une exaspération des frottements conflictuels avec nos voisins: en septembre, un incident grave oppose l'ALM (Armée de libération marocaine qui n'avait pas encore intégrée les Forces armées royales) à l'ALN qui voulait stopper (déjà) l'expansionnisme marocain au Sud (Rio del Oro et Mauritanie) et à l'ouest (Tindouf, Bechar). Il semblerait que l'ALM ait été maintenue après l'indépendance uniquement pour assouvir les velléités irrédentistes marocaines.

Les Tunisiens sont plus intéressés par les champs de pétrole frontaliers qu' autre chose, seules justifications à leurs revendications territoriales et leurs moyens militaires sont extrêmement limités. Pour cela, ils préfèrent s'entendre directement avec le gouvernement français pour faire passer le pipeline transportant le pétrole d'Edjelé sur leur territoire. C'est quand même une trahison par rapport à la lutte des Algériens.

Bourguiba a utilisé toutes les ruses de vieux renard de la politique pour ne pas être débordé par la présence des combattants algériens à ses frontières, ainsi que des dirigeants de la révolution à Tunis. Il a tout tenté pour limiter cette influence, sans états d'âme.

Mais rien n'aboutira, ni du côté marocain, ni du côté tunisien et toutes les questions qui fâchent sont différées. L'indépendance de l'Algérie verra entre autres l'aggravation du conflit avec le Maroc, avec ce que l'on appellera "la guerre des sables" en 1963.

Une littérature existe bien concernant les relations maghrébines tumultueuses durant la guerre de libération. Mais les trois pays se gardent bien de faire grande publicité sur l'histoire souvent chaotique de cette période, préférant perpétuer un discours très soft sur la fraternité de combat.

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